Concert de gala Bartoli/Malibran
W.A. MOZART
Ouverture des Nozze di Figaro
Air de concert « Chi sa, chi sa, qual sia » K.582
Air de Sextus « Parto, parto » (La Clemenza di Tito K.
621)
Ouverture de Die Zauberflöte K. 620
Motet K. 165 « Exsultate, jubilate »
F. CHOPIN
Andante spianato et Grande Polonaise brillante en Mi
bémol majeur op. 22
N. PAGANINI
La Campanella (concerto pour violon n°2, 3è
mouvement)
G. ROSSINI
Air de Desdemona : Air du saule et Prière (Otello)
Ouverture de L’Italiana in Algeri
Air de Semiramide « Bel raggio lusinghier » (Semiramide)
Cecilia Bartoli, mezzo soprano
Vadim Repin, violon
Lanag Lang, piano
Myun-Whun Chung, direction
Orchestre Philharmonique de Radio France
Cette folle journée bartolienne trouvait sa conclusion dans un concert
de gala où elle chantait divers airs de Mozart et Rossini.
Regrettons encore une fois que, pour cette occasion si spéciale, Bartoli n’ait pas
jugé bon de se montrer plus rigoureuse dans le choix des pièces. Car si, indéniablement, ces deux compositeurs comptèrent effectivement beaucoup pour Malibran, il est sûr que
la mezzo romaine eût tout à fait pu proposer ce programme tel quel, sans aucune référence spécifique à la Diva romantique, dès le début des années 90, tant toutes ces oeuvres,
au demeurant parfaitement agencées par l’éventail expressif qu’elles couvrent, font depuis longtemps partie de son répertoire. Pour la partie Mozart, par exemple, il est à peu près sûr que la
Malibran, dont les rôles mozartiens étaient Zerlina et Susanna, n’a jamais chanté le Sextus de La Clemenza di Tito, pas plus qu’elle n’a dû avoir connaissance
du flamboyant motet en hommage à la Vierge Marie, voire du charmant air de concert destiné à Louise Villeneuve (la première Dorabella) pour être inséré dans un opéra de Martin
Y Soler. En revanche, les deux airs de Rossini - qui fut un peu le compositeur fétiche du clan Garcia, Manuel père ayant notamment créé
le Comte Almaviva du Barbiere - illustrent plus spécifiquement son répertoire. Desdemona fut effectivement un de ses rôles favoris qu’elle étudia
dès sa plus tendre enfance sous la direction de son père, Manuel Garcia, illustre ténor et professeur de chant respecté et redouté. C’est d’ailleurs avec lui dans le rôle d’Otello
(allô, Sigmund ?)
qu’elle fit ses débuts dans le rôle, et il n’est pas moins significatif qu’elle ait tenu par la suite à chanter le Maure lui-même en transposant la partie d’une octave... Quant à Semiramide, ce
rôle fut son premier grand succès au Théâtre Italien à Paris en avril 1828, aux côtés du formidable Arsace de Pisaroni. Plus tard, Maria devait plus volontiers chanter la partie d’Arsace,
laissant le rôle-titre notamment à Henriette Sontag… ce qui donne un aperçu de l’étendue des ses moyens et de sa tessiture !
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Après une ouverture des Noces dirigée avec une élégance un peu générique (à l’opéra, on
se serait dit que la « folle journée » s’annonçait un peu mollassonne…), la belle Cecilia fait son entrée dans une superbe robe blanche à traîne : cela fait un peu robe de
mariée, du style de celles que Muriel, tout le long du film de Paul Hogan, prend plaisir à essayer, mais cela montre aussi à quel point
elle a spectaculairement minci ces derniers temps…. Elle récolte l’ovation avec le sourire radieux d’une petite fille toute étonnée de
découvrir ceux qui lui ont a fait la surprise de venir à son anniversaire : sachant l’immense battage médiatique qui a accompagné cette journée, notamment en gardant longtemps secrète son
occasion très spéciale - le bicentenaire de la naissance de la Malibran -, on ne peut qu’avoir des doutes sur la sincérité de cette réaction, et pourtant, la fraîcheur et la spontanéité de
l’artiste sont irrésistibles, mettant d’emblée le public dans sa poche.
Le choix de ce premier morceau est judicieux ; passée la surprise qui saisit toujours l’auditeur
quand on entend Bartoli en vrai concernant la très modeste projection de l’instrument - surtout dans une aussi vaste salle et de surcroît avec orchestre -, l’attention du
spectateur est d’emblée mise en éveil par cette série de « Chi sa » traduisant autant l’angoisse du personnage que l’excitation de la chanteuse à achever ce qu’on
peut appeler son marathon : en rhétorique classique, on appelait cela « captatio benevolentiae » ( « captation de la bonne disposition »). On admire justement sa
maîtrise rhétorique - coloration subtilement diversifiée sur la succession de mots, comme une liste petite d’affects, voire une mini Carte de Tendre :
« sdegno, gelosia, timor, sospetto, amor », mais aussi technique - l’envol admirablement concentré d’une mini coloratura qui semble se dissiper aussi vite qu’elle
s’est épanouie - mais l’air, à peine commencé, s’achève déjà, sans presque qu’on ait pu remarquer un aigu très haut placé, mais dont l’usage presque exclusif en résonance de tête ne lui permet
pas de trouver une réelle ampleur.
Après le buffo, le serio, avec un air autrement substantiel, celui de Sextus dans
La Clemenza di Tito. Là encore, la capacité d’imposer une situation dramatique et de dessiner un personnage - Sextus, déchiré entre sa loyauté envers son souverain et ami
Titus et son amour pour la belle Vitellia qui exige de lui le meurtre de l’empereur, se résigne au crime mais demande au moins un regard d’encouragement de la part de belle cruelle - ne peut
qu’impressionner. La simple attaque du premier mot « parto » (claquement du « p », profondeur du « a », fier roulement du « r » comme collé à la dentale
qui suit , tout cela dénote une maîtrise superlative de la diction, non comme simple phonation, mais comme acte articulatoire toujours relié à une intention musicale) nous démontre une fois de
plus l’autorité de l’interprète. Cet air fameux (souvent chanté, et même gravé à deux reprises, une première fois en air séparé, en récital, et plus tard
dans l’intégrale dirigée par Christopher Hogwood) lui permet de distiller à maint endroit des trésors fabuleux. A des moments clés du discours, des
pianississimi suspendus à la limite de l’audible, comme si le héros hésitait à faire entendre cette supplique ultime, des
« guardami » (regarde-moi) si faiblement murmurés que toute la salle retient soudain son souffle de peur d’en perdre une miette : génie d’une artiste qui sait transmuer en or
ses faiblesses! Me reviennent alors en mémoire quelques phrases admirables de Stendhal sur l’art de Giuditta Pasta, divad’ailleurs rivale de la Malibran : « Elle peut
avec cette voix [ie, la « voix de tête »] smorzare il canto (diminuer le chant) jusqu’à rendre en quelque sorte douteuse l’existence des
sons. » (Vie de Rossini, Ch. XXXV). Et avec la même évidence, elle se lance dans les farouches vocalises finales dont elle ne fait qu’une bouchée, aigus (Si B)
petits mais précis et brillants et graves certes pas tonitruants mais d’une résonance nourrie très agréable, d’un contraste de couleur très piquant. Notons aussi que celle
qu’on a pu comparer, à ses tout débuts, à Teresa Berganza, a une façon très personnelle, et très peu « berganzesque », précisément – pour qui la netteté des traits et la précision
solfégique tenaient presque de la vertu janséniste - de lancer des coloratures, littéralement jetées au dehors, comme bousculées par un flot d’énergie irrépressible.. et
irrésistible !
Une ouverture de la Flûte (d’une solennité un peu empesée) permet à la belle de
reprendre un peu son souffle avant de s’attaquer, pour finir cette copieuse première partie, au motet religieux en latin « Exsultate, jubilate » cheval de bataille
de tant de sopranos légers, allemands notamment, qu’un Mozart d’à peine seize ans avait destiné au gosier agile du castrat Venanzio Rauzzini (1746-1810) pour le remercier d’avoir créé, trois
semaines auparavant, Cecilio dans Lucio Silla (gravé d’ailleurs remarquablement par Bartoli, dans un enregistrement de référence - quoique fort coupé - de Nikolaus Harnoncourt).
Cette scène célébrissime en l’honneur de la Vierge Marie (et, osons le dire, écrite dans un latin « de cuisine », ou plutôt « d’église » assez cocasse…) est restée au
répertoire favori de maint soprano, notamment aigu ou léger, attiré par les vocalises brillantes que l’on doit y donner aux premier et troisième mouvements, sans parler du Contre-Ut que
toutes se croient obligées, par - funeste- tradition, de rajouter à la fin, en dépit de tout souci stylistique, et même du plus élémentaire bon goût… (Mais, c’est
bien connu, « Tradition ist Schlamperei » : la tradition, c’est le laisser-aller !)
J’avoue ne pas apprécier spécialement cette partition dont le formalisme me paraît déjà un peu vide,
mécanique jolie et bien huilée mais d’une expressivité émotionnelle limitée : je trouve par exemple particulièrement laborieuse la transition orchestrale (ces suspensions aux cordes !)
entre le mouvement lent et l’Alleluia conclusif… Et surtout des générations entières de sopranos pépiants, voire aigrelets ont achevé
de m’en dégoûter à jamais! Avec Bartoli, justement, cette page rabâchée retrouve une certaine fraîcheur, la couleur plus charnue d’un mezzo, fût-il clair, lui conférant une sensualité
inhabituelle. Elle met dans les guirlandes si décoratives du premier mouvement une réelle gourmandise mais surtout, elle anime le récitatif central, si
souvent ânonné, d’un poids expressif appréciable, avec ce sens du texte qui est le sien, mais aussi cette ferveur non feinte car expression sincère d’un foi religieuse toute naturelle au peuple
italien. L’air central, suspendu, nous transporte plus dans l’alcôve d’une belle et jeune Comtesse perdue dans la contemplation de son reflet qu’à l’église, mais que ces longues phrases gagnent à
être ainsi amoureusement suspendues! Retour enfin à l’excitation du début avec un Alleluia conclusif chauffé à blanc et enlevé avec brio même si les traits ont
tendance, à ce tempo d’enfer, à ressembler un peu à des salves de mitraillettes, et si, pour tenir cette tessiture tendue, la voix a tendance à perdre de sa substance, jusqu’à un Ut aigu
juste mais vraiment en tête d’épingle.
Réserves de détails devant le don de soi si formidable d’une artiste qui, fort sympathiquement, se
montre manifestement très satisfaite de sa performance, avec cette joie naïve d’un sportif : pas d’une classe folle, mais très éléctrisant !
Après l’entracte, pour justifier l’appellation prestigieuse de « concert de gala » on a
demandé aux deux partenaires du matin de revenir en guest stars pour deux pièces concertantes brillantes : luxe mais dont on se serait dispensé
tant ces pièces sont pour moi le comble de la virtuosité une peu creuse. C’est d’abord le sautillant Lang Lang qui nous donne une interprétation impeccable techniquement - mais musicalement
glacée - de l’Andante spianato de Chopin, accueillie par une ovation, sans doute en raison de la surmédiatisation d’un artiste qui connaît assurément toute le ficelles pour donner
l’image d’un grand pianiste, avec force mimiques inspirées et effets de poignets. Et on se dit que le maestro Chung eût pu, là aussi, avantageusement le
remplacer…
Mais du moins la pièce est-elle belle, car on ne pourra en dire autant de cette Campanella de
Paganini, déprimante de vacuité et irritante même tant elle multiplie traits et virtuosités, jusqu’à cette interminable cadence où le soliste rivalise de trilles et de volutes en double cordes
pour un résultat musical si maigre : « tout cela pour si peu, vraiment? » se dit-on à la fin ! Assez éprouvant en fait.
Le retour de Bartoli (qui a profité de la pause pour enfiler une autre robe rouge
celle-là) est donc attendu avec impatience .
La longue scène d’Otello, d’un style pathétique parfait, est sans doute ce qui
lui va le mieux de toute la soirée, dans une tessiture assez centrale qui la met particulièrement en valeur. Les vocalises lentes, alanguies de la romance du saule sont détaillées avec un grand
art du sfumato et du chiaroscuro, puis la véhémence du récitatif central fait entendre de ces sons « voilés et en quelque sorte suffoqués » par
l’émotion dont parlait si joliment Stendhal (toujours à propos de la Pasta) et enfin la noblesse de la Prière finale montre l’art expressif de Bartoli à son zénith. On regrette du coup
qu’elle n’ait pas choisi de donner l’après-midi une rareté comme l’Otello plutôt que cette Cenerentola qu’elle balade depuis plus de vingt ans un peu partout…
Après une ouverture de L’Italiana, pas très enlevée à dire vrai, elle nous
revient pour un ultime air: après l’élément liquide du saule, voici les feux de l’amour avec le grand air de Semiramide, « Bel raggio lusinghier ». Avouons que malgré
une vocalisation impeccable elle ne parvient pas s’y montrer réellement convaincante, en en donnant une interprétation lisse un peu trop uniformément souriante et rêveuse. On peine à entendre
l’autorité d’une reine amoureuse certes, mais empoisonneuse : manquent ici une démesure, quelque chose de farouche dans l’accent, un corps même dans le timbre, toutes
choses qui rendaient l’interprétation d’une autre Maria - Callas ! - inoubliable…
Malgré une soirée déjà fort avancée - au terme d’une journée passablement remplie -
Bartoli va généreusement offrir trois rappels, tous présents sur son dernier disque. D’abord, pour justifier la présence d’au moins un des invités fut donné le tout début de la
scène « Infelice » de Mendelssohn, avec un violon moins soucieux de seulement briller que dans Paganini. Mais là encore, cela tient plus de l’exercice
de style que de la réalisation convaincante tant on y entend que la Malibran - qui dans le répertoire allemand, avait abordé la Léonore de Fidelio, où on n’imagine pas
une seconde Bartoli ! - devait posséder un registre médian et grave autrement riche et puissant que Bartoli qui, elle, a toujours privilégié l’homogénéité des registres au détriment de
l’éclat et de la puissance. Et pour qui a cette scène dans l’oreille par une Edda Moser, par exemple, le résultat sonne vraiment pauvret et faiblard !
Le deuxième, rappel, fort anecdotique comme musique mais exquisément rendu, nous permet de voir une
Bartoli déchaînée, roulant les R comme un vrai sifflet de chef de gare et esquissant une pantomime de sémaphore devant un public ravi… et un Chung médusé : il faut bien tout ce
cirque pour arriver à donner un semblant d’épaisseur à ce Rataplan, ariette de fort médiocre inspiration mais due à la Malibran elle-même, à qui il sera beaucoup pardonné en ce
jour !
Enfin pour le troisième rappel, Cecilia se paye le luxe de convoquer deux guitaristes et une danseuse
de flamenco à castagnettes - comme elle l’avait apparemment déjà fait en décembre dernier lors de ses récitals au TCE - pour un air écrit par Manuel Garcia père, un des tubes du chanteur mais
aussi de sa fille : « Yo que soy contrabandista ». Là encore, l’inspiration est maigre mais l’air charmant et surtout, la chanteuse, quasi en
transes, se donne sans compter avec quelques saisissants et jubilatoires youyous lancés à pleine gorge et qui nous ramènent brusquement à ce à ce que la
tradition méditerranéenne a de plus ancestral et immémorial … (cf ce fragment conservé de Sappho qui nous est parvenu : « Le youyou monte unanime de toutes les
gorges ») Et nous de nous étonner que gosier si cultivé et policé puisse soudain produire des sons aussi bruts et
populaires ! Comment ne pas penser à ce qu’écrivait Alfred de Musset en 1839, décrivant le véritable choc ressenti en entendant pour la
première fois … Pauline Viardot ! « Il est certain qu’aux premiers accents, pour quiconque a aimé la sœur aînée, il est impossible de ne pas être ému […] C’est le même timbre clair,
sonore, hardi, ce coup de gosier espagnol qui a quelque chose de si rude et de si doux à la fois et qui produit sur nous une impression à peu près analogue à la saveur d’un fruit
sauvage ».
Et on se dit que la belle Cecilia ferait une Carmen formidable, fière et singulière et, pourquoi pas
dans l’écrin idéal de l’Opéra Comique où l’œuvre fut créée ? Car à dire vrai Paris l’a bien peu entendue sur scène, à part un Cherubino à Bastille passé d’ailleurs assez inaperçu… Pour
l’heure Cecilia, reçoit avec émotion et simplicité le triomphe que lui réserve une salle en délire, debout à applaudir, acclamer et trépigner. « Quelle folle journée !»
conclut-elle, rayonnante et visiblement ravie, portée par l’amour de tout le public. On la sentirait prête à continuer toute la nuit, mais Chung est visiblement exténué et le
stock de rappels épuisé. Elle a en tout cas magnifiquement gagné son pari de cette journée à la mesure de l’artiste : généreuse, démesurée,
exceptionnelle… Qu’importe du coup que l’hommage à la Malibran ait par moments pu sembler un prétexte, ou que nous n’ayons pas pour l’occasion découvert de
réelles nouveautés : la « mariée » fut si belle, la fête si totale que l’on aurait vraiment mauvaise grâce à bouder son plaisir...
Orlando
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