Padmâvatî
opéra-ballet d'André Roussel sur un livret de Louis Lalloy (1923)
Direction musicale Lawrence Foster
Mise en scène Sanjay Leela Bhansali
Padmâvatî Sylvie Brunet
Ratan-Sen Finnur Bjarnason
Alaouddin Alain Fondary
Le Brahmane Yann Beuron
Badal François Piolino
Nakamti Blandine Folio Peres
Gora Laurent Alvaro
La Sentinelle Alain Gabriel
Scénographie Omung Kumar Bhandula
Chorégraphie Tanusree Shankar
Costumes Rajesh Pratap Singh
Orchestre Philharmonique de Radio France
Chœur du Châtelet
Magistrale réussite que cette production de Padmâvatî au
Châtelet. L'oeuvre tout d'abord est renversante: elle mèle intelligemment scènes dramatiques et ballets, sans pour autant que ces derniers soient hors de l'action; tout ici est
atmosphère, décor musical et la moindre des danses évoque une tension aussi inquiétante que les bruits de guerre, une urgence funèbre aussi implaccable que les scènes de confrontation. Le mélange
est si réussi que l'on ne fait presque plus la distinction entre une danse et la méditation de Padmâvatî à la fin de l'acte I, tant la musique semble irriguer le drame à chaque instant. Mais que
l'on ne se trompe pas, point d'Inde de pacotille ici, au contraire, c'est une Inde presque arabisante, étouffée de senteurs et assombrie, sur laquelle pèse fortement la puissance menaçante du
divin. Dans ce cadre, l'action est d'autant plus intense qu'elle est simple: un sultan mongol débarque dans une cité indienne et tombe amoureux de la femme du roi, Padmâvatî; ce premier exige
alors cette dernière pour lui seul et menace de détruire la ville si on la lui refuse; c'est évidemment le cas, la guerre éclate et l'armée du roi est sur le point d'être défaite au moment où le
sultan accorde une trève et relance son ultimatum, le roi décide alors de demander à Padmâvatî de céder aux désirs du Mongol pour sauver sa cité, mais son honneur et le soin de celui de son époux
s'y refusent, elle le poignarde alors et s'immole avec lui au dieu Siva à l'exact moment où le sultan mongol pénêtre dans le temple. Le tout tient en 1h45, environ une heure sans les
danses.
On pouvait dès lors craindre la mise-en-scène du cinéaste indien
Sanjay Leela Bhansali, dont je tiens le film Devdas pour le chef d'oeuvre absolu de tout le cinéma indien, mais dont l'esthétique extrêmement vive et colorée aurait pu sembler
en désaccord avec un opéra aussi sombre. Pourtant le succès est total: tout le folklore déployé sur scène l'est avec une telle exactitude, un tel goût et un tel savoir-faire que l'on ne peut que
rendre les armes devant ce spectacle qui, pour être traditionnel, n'en est pas moins proche de la perfection.
Les éclairages sont ahurissants de splendeur (et on reconnait là le génie
du cinéaste, notamment dans la scène finale où les visages des fresques semblent s'animer sous le seul effet des lumières ondoyantes, exactement comme lorsque Paro ère dans le palais dans
l'avant-dernière scène de Devdas), les décors d'Omung
Kumar Bhandula sont d'une richesse visuelle
captivante (une scénographie parfaitement équilibrée et régulée pour les apparitions d'animaux véritables - cheval, éléphant, tigre - et les mouvements de foule; des changements de décors à vue),
les costumes fastueux de Rajesh Pratap Singh ne font en rien kitsch ou déguisement (aussi bien Yann Beuron que Sylvie Brunet semblent avoir porté ça toute leur vie) et la direction d'acteur
d'une précision constante qui ne laisse aucun mouvement au hasard, on pourrait presque parler de chorégraphie (le choeur inquiet dans la pénombre qu'éclairent les seules bougies portées par les
femmes; l'apparition de Padmâvatî au I et sa méditation sur la balançoire; son humiliation dans le temple de Siva quand elle se met à nettoyer le sol comme les servantes; la confrontation avec
son époux; toute la cérémonie funèbre).
Seules les chorégraphies de Tanusree Shankar sont
décevantes car elles méconnaissent la portée dramatique de la musique sans pour autant pallier par la virtuosité; sans doute peu habituée à cette musique, la chorégraphe a choisi la prudence, ce
qui mène malheureusement vite à des danses répétitives, même si les danseurs changent souvent de costume. Seule la danse des sages à la fin du II fut vraiment réussie, lorsqu'ils imitent le vol
d'un oiseau de mort tout en adoptant la formation du vol des hirondelles qui semblent fondre sur Padmâvatî effrayée auprès du corps gisant de son époux; mais, manque de pot, à ce moment là c'est
la direction d'acteurs qui devient répétitive et les gesticulations au sol de Padmâvatî perdent en puissance à force de multiplications inutiles. Il faut cependant dire à la décharge de la
chorégraphe que la quasi totalité des subtilités de la danse indienne restent lettre morte auprès des occidentaux, et là on nous ne voyons que beauté libre, les indiens décryptent un vocabulaire
symbolique extrêmement riche.
Les prédispositions, évidentes au travers de ses films, au lyrisme de
Sanjay Leela Bhansali se sont ici confirmées avec splendeur et le cinéaste a su parfaitement transposé son univers cinématographique virtuose et multifocalisé pour la scène, là où avait
échoué Emir Kusturica par exemple. Il a tout autant réussi à conjuguer son esthétique à celle de l'oeuvre, produisant ainsi un spectacle qui n'est pas sans évoquer les
vapeurs du Black Narcissus de Powell et Pressburger.
Si vous voulez en savoir plus sur ce réalisateur, voilà deux scènes de son
chef d'oeuvre, Devdas: la danse pour la fête de Durga et la scène finale; malheureusement la compression ne rend guère justice à la luxuriance de l'image, je vous engage donc très
fortement à vous procurer le DVD pour vous faire une idée juste, ou mieux à aller le voir sur grand écran, un cinéma du 10ème arrondissement à Paris le passe tous les dimanche!
L'Orchestre Philarmonique de Radio-France sous la direction de
Lawrence Foster s'est montré à la hauteur de cette splendeur visuelle: on est entrainé d'un bout à l'autre de cette partition dense, épaisse et pourtant hautement stylisé avec un art
remarquable des contrastes, du drame, de l'exotisme et du mystère qu'il engendre. C'est tout de même bien au dessus de ce que peut faire Sylvain Cambreling que l'on nous présente comme un modéle
pour ce repertoire. Les choeurs sont tout autant méritants et envoutants, ce qui n'est guère évident quand près de la moitié de leur partie consiste à faire des variations sur "ahahaha". Avec une
scène, un orchestre et un choeur si excellents, on aurait déjà de quoi reléguer Indianna Jones et le Temple maudit (comment? vous ne connaissez pas?!) au rang d'une bleuette en terme
d'évocation. Mais c'est sans compter les chanteurs, et surtout la chanteuse, qui viennent parfaire ce succès.
Alain Fondary est un sultan très sonore et à la diction
modèle, sa voix est affligée d'un vibrato assez envahissant, mais l'économie du rôle fait vite oublier ce défaut. Le roi de Finur Bjarnason est par contre difficilement audible
et manque clairement d'applomb, on le sent incapable de tenir tête au sultan et il peine à rendre le rayonnement du personnage. Yann Beuron est méconnaissable physiquement en
Brahmane, tout son jeu de scène est habité par le personnage, le français est comme toujours parfait, et cependant on aimerait voir plus de sacré dans cette figure ambigue, Yann Beuron a
l'intelligence de rester sur la réserve, ce qui lui confère une fourbe étrangeté muette, mais bride l'enthousiasme divin du harangueur. Tous les petits rôles sont très bien tenus et l'on est
presque déçu que François Piolino ait si peu à chanter.
Mais la beauté fatale de la soirée, ce fut Sylvie Brunet.
J'avais été assez déçu par sa Carmen la saison dernière, mais preuve est faite avec cette mise-en-scène, qu'elle est une actrice qui sait
brûler les planches pour peu que la mise-en-scène la considère (ce qui n'était pas le cas de Carmen, adaptation du spectacle berlinois).
Tout d'abord un mot sur sa voix: je comprends qu'aux oreilles de beaucoup
elle puisse sonner vulgaire ou poissonière, mais je suis certains que cela ne tient qu'à la particularité du timbre et non aux accents qui sont d'une noblesse et d'une tenue que l'on trouve chez
bien peu d'alto de ce calibre.
Et de la particularité, il en faut pour incarner Padmâvatî, celle qui est
dédiée au lotus, ce n'est pas un hasard si Roussel avait confié le rôle à Ketty Lapeyrette, qui chanta aussi Dalila et Léonor dans La Favorite, Padmâvatî n'est point une fleur fragile et
evanescente, ce n'est pas Aishwarya Rai, mais bien plutôt une femme de la trempe de Mother India. Alors qu'importe que Sylvie Brunet soit plus vielle que le rôle:a-t-on jamais reproché à des
Salomé de n'être pas des fillettes de 12 ans?!
Sylvie Brunet est capiteuse, dévorante, fascinante par son étrangeté, par
sa présence sacré, à part donc, elle évoque de sa voix seule le mystère de l'Inde que s'attache à développer la partition, sa voix semble chargée des resonances du
temple.
Par ailleurs son français est parfait et son attitude réglée au millimêtre
près, oubliés les errements de sa Carmen un peu gauche, cette Padmâvatî là est proche de l'idéal avec son visage lisse et ses yeux léonins, la fiereté fauve. Même ses rondeurs semblent n'être là
que pour capter l'attention, faire de la resistance visuelle dans tout ce faste; intelligence du costumier là aussi que de l'habiller d'un sari à la volubilité pesante. Bon par contre, on ne
louera pas outre mesure le saucissonage dont elle est victime au moment du rite funéraire, soudain ces formes enveloppées d'une gaze grise redeviennent atrocement communes. Mais ce n'est qu'un
détail, et l'altérité résolue et tragique dont elle fait preuve sur le bûcher est une image inoubliable.

Pour un avis radicalement différent, c'est chez Friedmund que ça se passe.
Nb: les deux premières photos sont tirées du spectacle; la 3ème du Black Narcissus; la 4ème de Devdas; j'ignore d'où provient la 5ème; et la
dernière de Mother India.
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