Je reviens tout chamboulé de ce spectacle, une des plus beaux ballets
qu'il m'ait été donné de voir. Le projet n'était pourtant pas gagné d'avance: chorégraphier le film culte de Visconti, aussi culte que le roman de Mann, voilà qui risquait d'être l'adaptation
de trop pour les amours de notre brave Gustav. C'était par ailleurs la première fois que je voyais un ballet de John Neumeier, et je constate qu'il n'a pas volé sa réputation, ce spectacle
pourtant réçent ne donne jamais dans la masturbation néoclassique, écueil dans lequel Roland Petit est notemment tombé avec un sujet proche la saison dernière pour son Proust ou les
intermittences du coeur.
Un rapide mot sur l'excellent ballet de Hambourg que je découvrais tout
autant: n'étant pas assez féru de danse, ni connaisseur techniquement, il m'est difficile de détailler les prestations mais tous m'ont semblé excellents dans une chorégraphie qui ne les ménage
pas (Aschenbach danse pendant presque toute la première partie qui dure une heure; nombreuses acrobaties et pas de deux au corps à corps...) sans que jamais l'émotion cède le pas à la
virtuosité.
Aschenbach et ses esquisses
Neumeier a choisi une chorégraphie narrative qui suit le même ordre
chronologique que le film mais avec des éléments étrangers qui font particulièrement sens et éclairent brillament le film. Evidemment pour qui n'a pas vu le film, beaucoup de choses ont du
paraître absurdes et ne restait que la surface d'une esthétique. Ayant vu le film bien trop de fois pour mon jeune age, je n'ai pas eu ce problème.
Romancier chez Mann, musicien chez Visconti, Aschenbach sera chorégraphe
chez Neumeier, voilà décidemment une figure hautement autobiographique pour qui s'en empare, mais Neumeier a l'intelligence de ne pas limiter ainsi son personnage qui s'affirme plus comme un
artiste touche-à-tout, au milieu de ses "esquisses" ou de ses "concepts" (comme on peut le lire dans la distribution) et qui attache une grande importance à la musique, un artiste qui doute en
tout cas au point d'interrompre violemment les concerts chorégraphiques de ses esquisses à plusieurs reprises, et de rejeter les photographies sépia qui le presentent en grand homme des
arts.
On découvre donc cette figure faisant danser ses esquisses aux costumes
stylisés ou tout droit venu du XVIIIème siècle: on se demande même si ce n'est pas du Kylian que l'on voit là. Un commencement faussement néoclassique donc, à l'image des aspirations
aussi perfectionnistes que nobles d'Aschenbach. Puis, première irruption inattendue, au moment où Aschnebach quitte le plateau par l'orchestre, il revient finalement sur la scène où
s'entrelaçent deux Apollons en jeans moulants, Ray-Ban noires et chemises enlevées, uniquement ceintes dans le pantalon: cette apparition de deux fantasmes homosexuels californiens étonne
d'abord, que viennent faire ces années 70 gorgées de sexe dans notre belle stylisation atemporelle? La réponse ne vient que plus tard, on retrouvera effectivemment les deux mêmes danseurs en
gondoliers vétus de longs manteaux de cuir gris (dans le film le gondolier refuse de mener Aschenbach à bon port), lors de la bacchanale, puis en rockeurs guitaristes à la Gene Simmons et enfin
en coiffeurs (dans le film le coiffeur vient "embellir" l'artiste viellissant en le maquillant à outrance). Ils représentent les pensées charnelles d'Aschenbach, opposées à ses pensées
platoniques qui trouvent à s'exprimer dans sa fascination pour Tadzio.
Les deux fantasmes californiens
Cet Aschenbach, c'est un peu Tannhäuser finalement, d'ailleurs, autre
irruption dans la seconde partie du spectacle cette fois çi, une scène de bacchanale sur la musique bien connue de l'opéra de Wagner, scène où apparait Dionysos et à laquelle succède les jeux
des jeunes éphèbes sur la plage menés par Jaschu. Le film avait minimisée cette tension entre l'apollinien et le dionysiaque (exception faite de la figure de Jaschu), mais je crois me souvenir
que cette tension est plus présente dans le roman. Evidemment le dyonisiaque est bien trop stylisé ici, pour faire notre pédant-la-bouche-en-coeur on parlerait plutot d'Apollon le couteau à la
main, des pantalons aux imprimés Tigre et des torses nus n'ont jamais suffit à faire du dionysiaque. Mais le propos reste intelligent: l'émotion nait de cette déchirure d'Aschenbach entre le
monde esthétisé tel qu'il le voit, tel que nous le présente la chorégraphie et dans lequel trône Tadzio au milieu de sa cour d'éphèbes en maillot-de-bain et ce monde gorgé de caresses, à la
sexualité explosive tel qu'on nous le présente dans la bacchanale ou pendant le concert de rock (troisième et dernière irruption).
La bacchanale
Jaschu et les éphèbes sur la
plage
Ce concert de rock a clairement interpellé une partie de public qui a du
se demander s'il n'y avait pas une erreur dans la bande son: l'assistance bourgeoise, stylée et que venait entacher dans la première partie deux follasses gominées au teint béta-carotène, qui
ne dansait que sur des musiques raffinées et contenues, se déhanche d'abord sur du funk avant de se déchainer sur du rock, accompagnées des bacchants de la scène précédente, tandis que des
hommes en costumes noirs, portant des masques noirs de processionnaires espagnols tirent de longs draps blancs, suaires dans lesquels viennent s'allonger des membres de l'assistance. Cette
scène assourdit Aschenbach. Si l'on se réfère au film, on se souviendra sans doute de la scène du guitariste au sourrire aussi édenté que railleur. C'est lui que l'on retrouve ici. Le propos
est clair: la pestilence mortelle qui envahi ce rivage, c'est la débauche de sexe, cette vie gorgée de sensualité, fantasmes, pulsions qu'Aschenbach ne peut concilier avec son esthétique
classique; Aschenbach porte en lui dès le début de l'oeuvre, cette déchirure qui le perdra, le faisant sortir saignant de l'orgie puis qui le conduira à se grimer ridiculement chez le coiffeur.
La portée autobiographique ici est évidente (et un peu convenue, j'en conviens): la pestilence, c'est le sida qui se répand avec la liberté sexuelle et le déchainement du début des années
80.
Aschenbach chez le coiffeur
Le concert de rock
Or il est particulièrement brillant de souligner cette déchirure chez
Aschenbach, lui dont la fascination pour Tadzio est à l'égale de son impuissance devant lui, double drame que le sien: drame de la sexualité et drame de l'artiste; on est loin ici d'une
caricature du personnage en pédophile platonicien comme on nous le présente trop souvent.
Le drame de la sexualité trouve sa plus belle expression lorsque juste
après l'apparition des deux homos californiens, Aschenbach contemple le battifolage insouciant d'un homme et d'une femme assez jeunes, battifolage qui s'achève sous les frondaisons pendant
l'averse: les deux jeunes gens ont droit au luxe de l'orchestre de Tristan et Isolde; quand Aschenbach danse, lui, il n'a droit qu'au martellement aussi poétique qu'abrupte du piano
qui joue la même musique.
Le drame de l'artiste lui se joue totalement dans la dernière scène:
Aschenbach tente longuement de caresser Tadzio puis réussit enfin à la prendre dans ses bras avant de mourrir à ses pieds, devant l'appareil photo (comme dans le film) de la première scène,
tandis que le piano "cogne" la mort d'Isolde et que Tadzio fixe le lointain de ses jumelles, symbole de sa route vers l'avenir, de l'idole qui échappe à son adorateur en même temps que son
dernier souffle.
Aschenbach et ses concepts
Les danse des deux amoureux après l'apparition des fantasmes
Tadzio aide Aschenbach à se relever après l'avoir bousculé lors d'un jeu avec ses amis
Mon seul regret est que Neumeier n'a rien fait de Jaschu, l'ami brun,
poilu et bronzé de Tadzio qui l'humilie et le plaque à terre dans la scène finale du film (seul symbole de la lutte apollinien/dionysiaque du film) et qui est ici trop intégré dans le groupe
des jeunes Apollons (d'autant que j'ai toujours trouvé Jaschu bien plus excitant que Tadzio, pour le coup je ne fais pas vieux pd :o) ); utilisation assez sommaire aussi de la mère (faut dire
que sans Sylvana Mangano - la plus belle femme du monde rappellons le! - c'est difficile) ou des soeurs qui sont ici charmantes et ne servent pas du tout de faire valoir comme dans le livre ou
le film . Par ailleurs on peut aussi déplorer que ne soit retenue de Venise que la lagune (eau et plage), dont vient pourtant la pestilence, Venise à la fois fascinante et malsaine. Mais ces
petits regrets sont bien peu de choses devant l'intelligence de la dramaturgie (qui utilise d'autres symboles que Jaschu et Venise), l'utilisation brillante de la musique et la sensibilité de
la chorégraphie.
Aschenbach enlace Tadziu avant de mourir à ses pieds
Sur la plage, la mère, les soeurs, Tadzio, les éphèbes et les concepts dansent sous le regard
d'Aschenabch
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