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publié dans : Oeuvres et compositeurs
Samedi 31 mai 2008
par Clément

Voilà un nouvel article de Clément, qui se fait décidemment trop rare sur ce blog.


L’opéra sous Gustave III

Autour de Lovisa Augusti

 

Au cours du mois de juin, le soprano Simone Kermes s’apprête à sortir un disque consacré à des cantates de Joseph Martin Kraus composées pour la cantatrice suédoise Lovisa Augusti. Pour une fois, Mlle Kermes a eu une excellente idée et nous offre par là l’occasion de nous pencher sur la vie musicale et les interprètes du XVIIIe siècle en Suède, à la cour royale.

 

Les cantates interprétées par Simone Kermes et l’ensemble L’Arte del mondo sont La Scusa (1777) VB 43, La Pesca (1779) VB 44, La Gelosia (1780) VB 46 et La Primavera (1790) VB 47. La première et le troisième correspondent à des textes de Metastasio déjà mis en musique par Johann Hasse, par exemple, et gravés respectivement par Vivica Genaux et Véronique Dietschy.

 

Les débuts

 

La Suède s’était ouverte à l’opéra vers 1644-54 sous le règne de Christine de Suède, que l’on connaît pour sa mélomanie : ayant renoncé au trône pour se convertir au christianisme, elle fut le mécène de nombreux musiciens italiens. Ainsi les seules occasions d’entendre de l’opéra dépendaient-elles du passage de troupes étrangères. Au début du XVIIIe, certains compositeurs suédois comme Roman et Zellbell produisent avant tout des œuvres religieuses (oratorios donnés à la Storkyrka), tandis que toutes les œuvres dramatiques viennent toujours d’autres pays.

Des troupes de comédiens et chanteurs français, italiens et allemands viennent s’installer de façon permanente dans la ville, enrichissant la vie culturelle du pays. La question de la création lyrique en suédois commence à se poser, mais le premier compositeur Suédois à composer des opéras, Arvid von Höpken, commence à écrire des opéras italiens de type seria sur des livrets de Métastase, dans le style de Graun ou des Napolitains (Il rè pastore en 1752, Catone in Utica en 1753).

La reine Lovisa Ulrika, sœur de Frédéric le Grand, fait construire un premier théâtre à Drottningholm en 1754 ; celui-ci sera néanmoins détruit par un incendie dès 1762.

Les années 1750 sont une décennie importante, décidément, car en 1755, la troupe des Mingotti arrive pour la première fois à Stockholm sur invitation royale, accompagnée du compositeur bolonais Francesco Uttini. L’Italien choisit de s’installer en Suède et commence à produire des opéras sérias, toujours fidèles au modèle métastasien, ainsi que des opéras comiques français sur des textes de Favart. On compte même une mise en musique de Psyché d’après Quinault.

 

L’opéra suédois

 

Le compositeur Francesco Uttini

 

L’arrivée au pouvoir de Gustave III en 1771 est déterminante. Le roi, féru d’art dramatique, va fortement stimuler la création, doter sa ville et sa résidence de nouveaux théâtres, célébrer ses chanteurs et comédiens et surtout encourager la production d’œuvres lyriques suédoises.

À cet effet, le roi commence par congédier la troupe française et fait aménager pour des spectacles la salle de bal (Bollhuset) voisine du palais royal à Stockholm, sur l’île appelée Gamla stan (« la vieille ville »). Bollhuset est ouvert triomphalement en 1773 avec un événement exceptionnel : on y donne Thetis och Pelée, musique d’Uttini sur un livret dont la trame est de la main royale, avec l’aide d’un versificateur. Un opéra proprement suédois est enfin créé, avec des ambitions où l’on sent l’influence de la réforme de Jommelli, Traetta et Gluck :

 

« Men alla dessa svårigheter av praktisk-teknisk art övervunna, återstod ännu den största: huru sammansätta denna opera, så att den kunde med det merveilleusa underbara förena en någorlunda hållning, intérêt och prakt? Betraktade man den franska opera, detta konstens mästerstycke, så förnöjdes synen, men själen blef orörd. Betraktade man åter den italienska, så gafs allt för själen och intet för ögat. […] Med ett ord: man skulle söka en fransk syn; man skulle tillskapa ett nytt operasystem, och detta skulle bli svenskt » se souvient Gustaf Johan Ehrensvärd, premier directeur du théâtre lyrique royal.

Ainsi : « Une fois surmontées toutes ces difficultés pratiques et techniques, demeurait encore la plus grande : comment mettre en place un opéra qui puisse surprendre par son merveilleux tout en divertissant, en soutenant l’intérêt et en déployant tout son faste ? L’opéra français, ce chef-d’œuvre de l’Art, ravit l’œil du spectateur mais ne touche point son âme. L’opéra italien au contraire n’est que pour l’âme et n’offre rien de plaisant à voir. […] En un mot : il fallait rechercher la séduction visuelle des Français et créer un nouveau genre d’opéra, un opéra qui devait être suédois. »

 

L’influence française restait donc extrêmement prégnante (on le voit jusque dans la langue de l’époque, dans l’extrait ci-dessus), d’autant que le jeune roi écrivait presque plus souvent en français que dans sa langue maternelle ; on raconte du reste qu’il déclamait brillamment Corneille, Racine et Voltaire. Le projet d’opéra suédois exposé par Ehrensvärd semble correspondre assez exactement à l’œuvre de Traetta (I Tintaridi, Antigona, Ippolito ed Aricia…), mais dans les faits, Thetis och Pelée ne répond pas strictement aux canons musicaux de l’opéra italien : l’influence de la tragédie lyrique gagne également la structure de l’œuvre et la musique sans se limiter au faste des décors, machines et ballets. Le rôle de Pelée est d’ailleurs tenu par un ténor, comme tous les premiers rôles des opéras suédois à suivre, et non par un castrat.

 

Le nationalisme artistique est renforcé dans les choix de sujet suivants, qui célèbrent volontiers les figures historiques du pays : citons les rois Birger Jarl (Birger Jarl och Mechtild, Uttini), Gustav Vasa (Gustaf Wasa, Naumann), Gustav adolf (Konung Gustaf Adolfs jagt, Carl Stenborg) etc.

 

Néanmoins, à part J. C. Haeffner et l’acteur, ténor et compositeur Carl Stenborg, la création musicale demeure dominée par des musiciens étrangers : outre l’Italien Uttini, citons les Allemands J. G. Naumann, Vogler (l’abbé Vogler) et J. M. Kraus, ou encore le Suisse J. P. Du Puy. Par ailleurs, la source des livrets est essentiellement française (Quinault, Sedaine, Favart, Marmontel) ou tirée de Métastase.

 

Un âge d’or

 

Gustave III fait rouvrir le théâtre de Drottningholm en 1777, et l’activité dans ce théâtre sera très intense durant tout son règne. Il fait également construire à Stockholm la première salle d’opéra nationale, inaugurée en 1782. Bien que l’assassinat du roi mette un frein à la vie culturelle du pays, les bases d’une vie lyrique régulière étaient donc déjà bien posées.

 


Le théâtre de Drottningholm

 

Les théâtres royaux donnent le répertoire national mais aussi les habituels opéras comiques et tragédies lyriques, ainsi que quelques opéras italiens ; ces œuvres sont toutefois le plus souvent traduites et adaptées. Les œuvres de Gluck (Orfeo ainsi que les tragédies lyriques), les opéras français de Piccinni et les opéras comiques de Dalayrac, Monsigny, Grétry constituent l’essentiel du répertoire. Uttini ajoute cependant un prologue à Orpheus och Euridice, dans lequel Mlle Augusti chante Apollon ; Vogler compose également un prologue pour Armide, toujours de Gluck, et Le Tableau parlant de Grétry devient Den Talande Tavlan

 

Voici ce que Carl Stenborg, Orphée, chantait après que l’Eurydice d’Elisabeth Olin l’eut quitté :

 

Hvad gör jag utan min maka,

Hvart går jag utan min vän!

Euridice – ack hör, ack svara!

 

La volonté d’ouverture est néanmoins évidente ; en 1782, Gustave envoie son kapellmästare Joseph Martin Kraus faire le tour des principaux centres musicaux en Europe : Vienne, Londres, Paris, Naples… Le compositeur y entre en contact avec Piccinni, Gluck, Salieri, Sacchini et Haydn. Il passera quatre années à nourrir son inspiration et noter sur son carnet de voyages le détail de ce qu’il découvrait.

 

Par ailleurs, les interprètes suédois sont bien présents alors, et la qualité de leur école de chant ne s’est pas démentie depuis ; néanmoins plusieurs cantatrices étrangères occupent aussi les premiers rangs des chanteurs du pays, en ces années de bouillonnement créatif. Lovisa Augusti, honorée dans le disque à paraître, fait partie des Suédoises chéries du public.

 

Les étoiles de la scène suédoise

 

Née juive, Ester Salomon change son nom en Lovisa Salmoni [Salomoni] et se convertit afin d’avoir le droit de se produire et de mener une carrière musicale sans entraves. À l’âge de 17 ans, Lovisa chante devant le roi, alors de passage à Kristianstad. Impressionné, Gustave III l’engage pour le théâtre de Stockholm et l’attache à sa cour. La chanteuse, mariée depuis au musicien Augusti (nom qui signifie par ailleurs « août » en suédois), devient l’une des interprètes les plus en vue du pays, grâce à sa voix autant qu’à sa beauté. Un spectateur écrit « À son entrée, on croyait voir Vénus, mais quand elle commençait à chanter, c’est Apollon que l’on entendait. »

Son répertoire embrassait évidemment le champ assez large des œuvres de la cour. Elle doit avoir donné le répertoire italien en concert, comme en témoigne disque à paraître.

 

Néanmoins, faire d’elle une prima donna est peut-être exagéré : Fru Augusti (pour « Mme Augusti ») est restée en retrait de la véritable reine du chant en Suède, dénommée Elisabeth Olin. Ce soprano jouissait d’un potentiel dramatique sans doute d’une autre ampleur et fut fêté comme l’équivalent des Cuzzoni, Bordoni, Gabrielli ou Mara, bien qu’on puisse voir dans ces louanges la marque d’un certain chauvinisme. Elisabeth Olin jouait Racine (Athalie) et chantait Euridice, Iphigénie (en Tauride) comme Clytemnestre (Iphigénie en Aulide), le plus souvent avec Carl Stenborg qui était également son compagnon. Les deux partageaient l’affiche du fameux Thetis och Pelée d’Uttini, où Betty, la fille d’Elisabeth, chantait l’Amour. C’est aussi elle qui créa le rôle de la cruelle Zulma dans Cora och Alonso de Naumann. La jeunesse et le charme de Lovisa Augusti constituaient certes une féroce concurrence pour la cantatrice vieillissante ; mais elle ne lui céda la première place que lorsqu’elle était malade ou lors de ses grossesses.

 

Le soprano suédois Elisabeth Olin

 

En outre, lorsque Elisabeth Olin se retira de la scène, ce fut pour laisser la place à la Danoise Caroline Frederikke Müller (aussi appelée Halle-Müller), arrivée en Suède à la suite d’aventures amoureuses romanesques, et non à sa rivale Augusti. Müller fit sensation en débutant dans le rôle-titre d’Alceste, avant de renouveler le succès en Armide. Olin réussit à se maintenir au premier plan dans Iphigénie en Tauride.

Quoi qu’il en soit, Lovisa Augusti ne prit pas part à ces représentations et continua à chanter dans l’ombre des autres : elle n’est que Thémire dans le Roland de Piccinni, face à l’Angélique de C. Müller. Les rivales de Mlle Augusti sur la scène de Drottningholm et du théâtre national ne manquaient d’ailleurs pas, venant souvent de l’étranger : parmi les plus populaires signalons l’Allemande Franziska Stading (première Cora pour Naumann et Elektra pour Haeffner), la Polonaise Sophie Stebnowska (grand-mère de la Taglioni) et la Française Marie-Louise Marcadet, fille d’acteurs français employés à la cour… Lovisa Augusti finit par décéder prématurément à l’âge de 33 ans, décidément un bon âge pour mourir.

 

Le célébrissime soprano Gertrud Mara revient souvent comme élément de comparaison pour les chanteuses de la cour, notamment pour E. Olin ; elle fut indirectement liée au destin de Caroline Halle-Müller et enseigna le chant à F. Stading. Les cantatrices disposaient donc souvent d’une technique aguerrie inspirée des Italiens (c’était l’école de Mara). Si les œuvres suédoises sont certes très gluckistes, elles font néanmoins preuve de plus de souplesse. Certains passages vocalisants émaillent ainsi Proserpin de Kraus, Amphion ou Cora och Alonso de Naumann etc. Il faut dire que Vogler et Kraus étaient formés à l’école de Mannheim, tandis que Naumann avait repris le flambeau de Hasse à Dresde.

Lovisa Augusti semble ainsi avoir excellé dans la virtuosité suraiguë, si l’on en croit la présentation du disque à venir. Par conséquent, elle se situe dans la lignée de Mara et s’inscrit dans le goût de l’époque pour le soprano aigu, peut-être plus prononcé encore dans les pays germaniques et nordiques. On pourra se référer au dossier consacré à ce sujet mis en ligne sur ce blog. Vocalement ces pièces devraient donc aller comme un gant à Simone Kermes, qui pourra laisser Haendel et Vivaldi en paix !

 

 

Détails sur le disque à venir.

 

Discographie officielle :

 

Sont ici indiqués uniquement les enregistrements de musique pour la scène suédoise ou les voix. On trouve par ailleurs de nombreux disques, notamment de Kraus, avec des symphonies, quatuors, musique pour piano… Des œuvres de la carrière allemande de Naumann sont également disponibles.

 

Gustaviansk opera – Musica sveciae

Larges extraits de Thetis och Pelée, d’Elektra, mais aussi de Cora och Alonzo et Amphion.

Avec Hillevi Martinpelto, Gertrud Hoffstedt, sopranos ; Stefan Dahlberg, ténor ; Per-Arne Wahlgren, baryton.

The Drottningholm Baroque ensemble orchester, direction Thomas Schuback.

 

Proserpin – Joseph Martin Kraus – Musica sveciae

Opéra intégral, avec notamment le jeune Peter Mattei.

Stockholm Chamber Orchestra, direction Mark Tatlow.

 

Fiskarena – Joseph Martin Kraus – Naxos

Musique de ballet.

Svenska kammerorchester, direction Petter Sundkvist.

 

Musica sacra – Joseph Martin Kraus – SWR

Der Tod Jesu et œuvres suédoises.

Stuttgarter Kammerorchester, direction Helmut Wolf.

 

Arie e cantate – Joseph Martin Kraus – Musica sveciae

Cantate destinée au roi, extraits de Proserpin, airs italiens et français.

Avec B. Bonney et C.-H. Ahnsjö.

Drottningholm Court Theatre Orchestra, direction Thomas Schuback.


Begravningskantata för Gustavus III [cantate funèbre pour Gustave III] – Joseph Martin Kraus – Vangard

Clarion Concert Orchestra & Chorus, direction Newell Jenkins.

 

Begravningskantata för Gustavus III [cantate funèbre pour Gustave III] – Joseph Martin Kraus – Musica sveciae

Drottningholm Court Theatre Orchestra, direction Stefan Parkman.

 

Eighteenth Century Sweden In Music – Musica sveciae

Œuvres de Roman, Uttini, Kraus, Bellman, Wesström.

Avec notamment Peter Mattei.

Direction Anthony Halstead

 

Joseph Martin Kraus- A Musical Portrait – Musica sveciae

Compilation avec Peter Mattei, extraits de Proserpin, de cantates diverses.

Divers chefs.

 

Soliman II – Joseph Martin Kraus – Virgin classic

Opéra intégral.

Avec Lena Hoel, Tord Wallstrom et al.

Direction Philip Brunelle.

 

Gustaf Wasa – Johann Gottlieb Naumann – Virgin classic

Opéra intégral

Avec L. Nordin, N. Gedda, Anders Andersson et al.

Royal Swedish Opera Orchestra, direction Philip Brunelle.

 

Non officiels :

 

Cora und Alonzo (version de Dresde de Cora och Alonzo) – Johann Gottlieb Naumann – concert 2001

Opéra intégral.

Avec Inga Kalna, Bernarda Fink, Sunhae Im et al.

Concerto Köln & Kammerchor Dresden, direction René Jacobs.

 

Aeneas i Carthago – Joseph Martin Kraus – concert 1971

Acte III.

Avec E. Söderström, Rolf Björling et al.

Direction Charles Farncombe.

 

Aeneas i Carthago – Joseph Martin Kraus – concert 1979

Opéra intégral.

Avec E. Söderström, Johnny Blanc et al.

Direction Newell Jenkins.

 

Proserpina [version allemande] – Joseph Martin Kraus – représentation 2006

Opéra intégral.

Avec Alexandra Coku, J. Stojkovic, Johannes Chum et al.

Das Neue Orchester, direction C. Spering.

 

 

La liste est non exhaustive ; certains des enregistrements cités ne sont malheureusement plus disponibles.


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publié dans : Représentations
Jeudi 29 mai 2008
par Licida
Gluck
Iphigénie en Tauride

Opéra Garnier
Générale du 20 mai 2008


Direction musicale Ivor Bolton
Mise en scène Krzysztof Warlikowski
Décors et costumes Malgorzata Szczesniak
Lumières Felice Ross
Conception vidéo Denis Guéguin
Chorégraphie Saar Magal
Dramaturgie Miron Hakenbeck

Iphigénie Mireille Delunsch
Oreste Stéphane Degout
Pylade Yann Beuron
Thoas Franck Ferrari
Diane Salomé Haller
Iphigénie (rôle non chanté) Renate Jett

Choeur Accentus
Frieburger Barockorchester

Iphigénie en Tauride est certainement l'opéra de Gluck que je préfere, plusieurs raisons à cette préférence: c'est le premier que j'ai entendu (avec la Callas, version pas franchement fidèle à l'original, mais pour le ton de Maria, je supporte tout, même des brailleurs véristes); c'est avec cet opéra que je suis devenu un fervent admirateur de Mimi, de Keenlyside et de Minko et tous les autres chefs-d'oeuvre de Gluck ne m'ont jamais fait oublié l'émotion tant musicale que dramatique qui me transporte toujours à l'écoute de cet opéra. D'une densité dramatique et d'un impact musical extraordinaires, il reste pour moi un idéal de splendeur et de noblesse classique, lequel ne trouve jamais mieux à s'exprimer que dans les situations extrêmes. Du paroxysme et de l'implaccable logique c'est justement ce que n'a pas réussi à rendre Krzysztof Warlikowski à mon sens et cette reprise ne change que peu l'avis que je portais sur la mise-en-scène lors de sa création. Cependant, connaissant à présent mieux son discours, qui trouvait magnifiquement à s'exprimer dans Parsifal j'ai été plus à même de comprendre certaines subtilités parmi le torrent de signes indigeste et parfois brouillon que nous envoie cette mise en scène.

Evidemment à chaque reprise de spectacle on ne peut s'empêcher d'établir des comparaisons entre artistes: commençons par la direction et l'orchestre. Le Freiburger Barockorchester est un des meilleurs ensembles baroques actuels; René Jacobs l'affectionne tout particulièrement pour son ouverture à la nouveauté, son initiative et son professionalisme; Ivor Bolton est un grand chef baroque qui m'avait totalement bluffé dans son Alcina munichoise, la meilleure de la discographie pour ce qui est de l'orchestre, époustouflant d'épaisseur, de couleurs et de dynamicité. Il y a deux ans c'était les exhaustifs Musiciens du Louvre dirigés par ce génie qu'est Marc Minkowski qui s'y collaient: ils avaient pour eux une connaissance solide de la partition pour en avoir enregistré la version de référence cinq ans auparavant, connaissance qui ne serait  rien sans toutes les qualités qu'on leur connait et que je loue suffisamment sur ce blog pour ne pas encore en rajouter une couche. Pour en revenir à notre spectacle, nos Freiburger ne déméritent pas: le son est plus sec, plus vert, plus "baroqueux", certains pupitres sont clairement mis en avant (les timbales, les vents), ils n'hésitent pas à jouer fort (couvrant parfois les chanteurs) et vivement. Dès le début tendu de l'ouverture on sent qu'Ivor Bolton veut insuffler un élan tragique à toute la partition, on est loin du calme champêtre de la version de Minko. Autre différence, là où le son des Musiciens du Louvre semblait être une évidence musicale, couler de source, miroitant de milles détails harmoniques sans pour autant négliger un certain emportement, les Freiburger jouent beaucoup plus la carte de la violence au détriment de l'hédonisme musical, un parti pris plus extrême qui porte ses fruits, notemment dans "Je t'implore et je tremble" qui ne m'a jamais autant dérangé psychologiquement, comme si la musique prenait plaisir à remuer le couteau dans la plaie. C'est donc une direction très "physique", plus percutante de Bolton qui insiste sur le coté torturé de la partition, interprétation en plein accord avec la vision de Warlikowski. Je ne saurais dire quelle version je préfère, les deux me comblant également en me procurant des émotions différentes.
Le Choeur Accentus dirigé par Laurence Equilbey fait du très bon boulot, manquant sans doute un peu de sauvagerie pour les Scythes, mais c'est tout de même de haut niveau.

Les chanteurs sont en plein accord avec cette interprétation orchestrale, donnant à cette générale une homogénéité rare sur les scènes d'opéra. Sept ans après le disque et après son très beau mais néanmoins distant récital à l'Opéra Comique, j'attendais Mireille Delunsch au tournant: je n'ai pas été déçu. Ce verbe si net et cassant, cet aigu acéré, cette pertinence de l'intonation, cette émission si tendue, cette présence redoutable en scène, galvanisée par la direction d'acteurs précise de Warlikowski, toutes ces qualités font d'elle une Iphigénie idéale, en qui l'orage vit encore; on pourra juste reprocher à ses graves d'être maintenant trop sourds ce qui gêne la compréhension de certains mots, mais un soir de générale, c'est bien compréhensible. Pour plus de détails sur le Mireille effect, ça se passe chez David.



Voir enfin Delunsch sur scène dans ce rôle et y entendre Stéphane Degout, voilà tout ce qui m'a motivé à revoir ce spectacle. Passer après Russell Braun est loin d'être un défi, se confronter au souvenir glor-i-eux (merci de faire la diérèse) de Keenlyside, l'est bien plus. Degout est exactement sur la même longueur d'onde que Delunsch, importance accordée à la prononciation, présence en scène impressionnante, mais c'est surtout cet art d'émouvoir à la seule façon de mener la voix qui me ravit; j'ai l'air de dire une évidence comme ça, mais chez beaucoup de chanteurs, on entend très bien ce qui relève du chant et ce qui relève du jeu (voire chez certains, on entend que le chant, puisqu'ils se dispensent de jouer le jeu...); or Degout fait partie de ce club restreint de chanteurs qui savent parfaitement intégrer le jeu dans le chant: comme chez la Callas il n'est pas une note qui ne soit sacrifiée à un effet expressioniste que l'on comprendrait parfaitement dans un tel rôle mais relèverait de la facilité. Dès lors cet Oreste transpire la pudeur, la retenue explosive (vous aussi chez vous, amusez vous à imiter le style de Breton), la virilité en bloc qui réussit pourtant à avoir l'élégance de la force.
Devant un tel monument on reste confondu et pourtant le chipoteur en moi n'est jamais loin car j'ai trouvé un défaut à cette interprétation, j'ai réussi! M'enfin c'est pas grand chose: dans la reprise du "Dieux qui me poursuivez", reprise directement inspirée de la forme da capo, j'ai trouvé dommage qu'il n'aille pas un cran plus loin dans l'expression; de la même façon que les ornements au da capo traduisent l'exacerbation du sentiment initial, ici il me semble nécessaire de rendre cette éxacerbation, pas par des ornements évidemment, mais par quelques effets simples qui peuvent faire mouche et que réussit parfaitement Keenlyside comme ces retenues de respiration (#) devant l'abyme "de l'enfer ## sous mes pas ## entrouverez ## les abimes!" ou bien la surarticulation de certaines consonnes ("seRont encoR tRop doux!"). Gageons qu'avec l'aisance acquise depuis la générale, Degout sera plus à l'aise et intensifiera naturellement ce passage pour donner à son desepoir une coloration plus farouche.

Yann Beuron est toujours un sublime Pylade, avec un grave plus fourni qu'auparavant il me semble, ce qui n'est pas pour me déplaire. La simplicité et le français parfait qu'on lui connait sont évidemment toujours aussi enthousiasmants ici.

Les années passant les interprétations de Franck Ferrari me déplaisent toujours autant, Thoas est cependant le rôle dans lequel je le supporte le mieux, mais à l'heure où beaucoup font la fine bouche sur les "aboiements" de Naouri, la comparaison avec l'interprétation de ce dernier révèle à quel point le chant de Ferrari est débraillé, et le louable emportement avec lequel il joue son rôle semble vain, tant il est impuissant à rendre la noire prestance que son rôle exige.

Salomé Haller excelle décidemment dans les rôles religieux: après sa très belle prêtresse dans Thésée de Lully au TCE, la voilà en prêtresse de Diane. On ne trouve rien à redire tant cette voix franche et claire et cette éloquence altière sont presque trop luxueuses pour un si petit rôle.

Pour finir, cette mise-en-scène me semble toujours aussi indigeste: plutot que d'exploiter la force du drame, Krzysztof Warlikowski en superpose un autre, celui de la mémoire et de la viellesse, qui brouille les pistes et ruine ainsi l'économie du drame tragique, plutôt gênant pour un opéra réformé qui prétendait rompre avec les errances baroques; d'autant que la transposition dans le monde de la mafia est vraiment douteuse et évacue la force symbolique du sacrifice. Warlikowski se perd dans des détails (la dédicace à Marie-Antoinette), vient greffer des reflexions exogènes sur les conventions de l'art lyrique (Thoas dans sa loge qui jette des roses à Iphigénie) ou des marottes personnelles (les lavabos et la purification) et se vautre dans un esthétisme farfelu (les bodybuilders et leur séance d'art martial).
Cependant j'apprécie toujours autant la scénographie intelligente des panneaux de plexiglas qui structure l'espace de façon étouffante, permet aux superbes éclairages de faire tout leur effet et cré des conditions acoustiques idéales; certains tableaux sont toujours aussi touchants ("O malheureuse Iphigénie" chanté sur le bord de la scène au dessus de la fosse; la scène des furies où Oreste tue sa mère à répétition, même si moins d'outrance aurait été plus efficace), tandis que d'autres sont toujours aussi peu compréhensibles pour qui n'est pas agrégé de lettres classiques (la famille des Atrides convoquée avant le levée de rideau, avec Iphigénie en mariée - stratagème d'Agamemnon pour forcer Clytemnestre à l'amener en Aulide); des détails enfin ne m'ont toujours pas paru clairs (ce dragon peint sur le mur du fond, que vient-il faire dans une maison de retraite? pourquoi projeter les paroles des choeurs des Scythes en fond de scène? pourquoi Pylade est-il bourré pendant le "Divinité des grandes âmes"?).



Nonobstant cette mise-en-scène ratée de la part d'un metteur-en-scène qui peut faire beaucoup mieux, j'ai passé une excellente soirée, loin de la routine de certaines reprises, et ce grâce à l'orchestre et son chef vraiment passionants, mais aussi grâce à cet Oreste imposant et à cette Iphigénie idéale. Le site de l'Opéra National de Paris propose deux vidéos de ce spectacle (version 2005) ainsi que des interview de Delunsch et Degout.

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publié dans : Radio & Tv
Jeudi 29 mai 2008
par Caroline
Semaine du 31 mai au 6 juin :
 
 
 
TELEVISION:
                       
 
        ¤¤  Les Contes d'Hoffmann d'Offenbach (ONP 2002) : dans la nuit de dimanche à lundi vers 2h25  (TF1)
J. Lopez-Cobos / R. Carsen
 
 
 
RADIO:
        
 
        ¤¤  Les enfants du baroque: Tétralogie romantique (4) : samedi 31 à 18h  (FM)
 
 
        ¤¤  Iphigénie en Tauride de Gluck (ONP, en direct) : samedi 31 à 20h  (FM)
Dir.: I. Bolton - M. Delunsch; S. Degout, Y. Beuron...
 
 
        ¤¤  Chanson Boum! : Romances: Desbordes-Valmore / P. Duchambge : samedi 31 à minuit  (France Culture)
Françoise Masset et C. Lavoix au piano.
 
 
        ¤¤  Journée Gustav Leonhardt : durant toute la journée du dimanche 1er  (FM)
 
 
        ¤¤  Passion selon Saint Matthieu de Bach (Paris, mars 1989) : dimanche 1er à 21h02  (FM)
G. Leonhardt - R. Jacobs; J. Elwes; C. Prégardien; P. Lika...
 
 
        ¤¤  Récital de Bernarda Fink (Londres, janvier 08) : lundi 2 à 16h  (FM)
R. Vignoles, piano - Programme Wolf, A. et G. Mahler, Berg.
 
 
        ¤¤  Concert de Philippe Jaroussky (Châtelet, mai 08) : lundi 2 à 21h  (Radio Classique)
C. Spinosi - Programme Vivaldi et Haendel.
 
 
        ¤¤  Le Chant de la Terre de Mahler (St-Denis, en direct) : mardi 3 à 20h10  (France Inter)
J.C. Casadesus - V. Urmana; C. Forbis
 
 
        ¤¤  Récital de Felicity Lott (Châtelet, mai 08) : jeudi 5 à 16h  (FM)
G. Johnson, piano. Programme Wolf, R. Strauss, Poulenc et Barber.
 
 
        ¤¤  Festival d'Agora (Cité de la musique, en direct) : jeudi 5 à 20h  (FM)
P. Rophé - Harvey (création), Carter, Grisey
 
 
        ¤¤  Nuit de la voix : jeudi 5 de 20h à 6h du matin  (Radio Classique)
Concert (Gaveau, en direct) avec notamment Jaroussky et L'Arpeggiata jusqu'à 22h30 puis enregistrements soutenus par la fondation Orange
 
  
        ¤¤  Ariodante de Haendel : dans la nuit de jeudi à vendredi à 1h du matin  (FM)
Minkowski - A.S. von Otter, L. Dawson, E. Podles, V. Cangemi, R. Croft, D. Sedov...[voir 'Vivace']
 
 
        ¤¤  Festival de St-Denis (en direct) : vendredi 6 à 20h30  (FM)
J.E. Gardiner - Messiaen / Duruflé (Requiem) / Poulenc (Motet)

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publié dans : Représentations
Lundi 26 mai 2008
par Licida
Je regroupe ces deux spectacles pour une raison simple: je n'ai pas grand chose à dire sur eux découvrant les oeuvres, mais aussi parce que confronter ces deux mise-en-scène me semble éclairer ce qui me gêne toujours dans les mise en scène de Christoph Marthaler, son absence de poésie.



Tout d'abord le Wozzeck de Berg présenté à l'opéra Bastille le 16 avril. Comme beaucoup je me réjouissais de voir oeuvrer Marthaler dans une oeuvre qui pourrait supporter son discours plutôt que de jouer les trublions avec 30 ans de retard dans La Traviata ou Le Nozze di Figaro; de plus après le superbe Parsifal de Warlikowski, je m'attendais déjà de la même manière à être ébloui par ce metteur en scène dont le travail m'avait jusqu'ici déplu. Par ailleurs je trouvais l'affiche excellente (ce jouet grimaçant piégé dans un filet au dessus d'un bac à sable). Et bien c'est raté! Pour la musique proprement dite, ce repertoire m'étant encore inconnu, je ne saurai dépasser le j'aime bien/j'aime pas: Simon Keenlyside et Angela Denoke d'un coté, Sylvain Cambreling de l'autre.



J'ai trouvé ça très convenu, pour ne pas dire traditionnel, du Marthaler en pilote automatique qui semble à cours d'idées. Pour autant je reconnais que c'est extrêmement travaillé et pensé, mais cela ne débouche sur rien de clair ni d'émouvant. L'espace unique (pour signifier l'enfermement, ce n'est pas non plus d'une grande audace) de cette halle ceinte par le monde de l'enfance et du jeux dont les membres finissent par envahir l'espace, la transposition de Wozzeck en serveur, la direction d'acteur minutieuse notemment pour régler le mouvement des figurants, tout cela fait très réaliste... le problème c'est que Marthaler ne sait pas évoquer, il ne sait que montrer de façon surexposée voire pédante (je repense à l'acte chez Flora dans La Traviata, ou comment dire des banalités sur la bourgeoisie de façon lourdement appuyée), or ici il n'a pas grand chose à montrer passée l'intelligence du décor d'Anna Viebrock (qui me semble d'ailleurs faire preuve de bien plus de talent pour la mise en scène mais passons); on perçoit bien les nombreux signes pourtant (ce pianiste à jardin, le ballon monstrueux de l'enfant, les différentes portes d'entrée dans l'espace...) mais faute de pouvoir leur donner sens en les liant les uns aux autres, on les oublie et la mise-en-scène perd en efficacité. Du coup coté cérébral, on a pas grand chose à se mettre sous la dent; or Marthaler étant impuissant à évoquer et se privant des ressources de la multiplicité des décors, l'émotion n'est pas là non plus. On m'a dit que Wozzeck n'était pas une oeuvre censée émouvoir, je veux bien le croire, n'empêche que Marthaler n'a pas réussi à me faire réfléchir dessus pour autant.
Conclusion: aucune fécondité intellectuelle ou émouvante (du moins pour moi). J'en viens donc à me demander si Marthaler ne jouit pas finalement d'une réputation ancienne qui n'a plus lieu d'être aujourd'hui: je ne connais pas son travail purement théâtral, mais le voir si sec devant une telle oeuvre m'interpelle quant à sa prétendue intelligence d'homme de théâtre contemporain. Au titre des comparaisons Warlikowski ou Py ont bien plus à dire et le disent avec bien plus de savoir-faire théâtral. On est pourtant loin de l'indigence d'un Deflo, mais Marthaler me semble être meilleur théoricien que practicien: il n'a aucune poésie.






Alors pourquoi rapprocher cela du Prigionniero de Dallapicola et de l'Ode à Napoléon de Schonberg présentés à Garnier le 21 avril dans une mise en scène de Luis Pasqual? Simplement parce que cette mise-en-scène tout aussi traditionnelle, ne s'est pas privée, elle, de sa force d'évocation poétique. Tant dans l'Ode à Napoléon façon cabaret interlope qui rappelle le numéro d'Helmut Berger dans Les Damnés (décidemment!) que dans Il Prigioniero, le metteur en scène accompagne magnifiquement le propos dense et puissant des oeuvres sans en rajouter, en suscitant seulement l'imagination du spectateur par un décor somptueux. Il ne dit rien d'étonnant sur l'oeuvre, ni ne se tait devant elle, il accompagne juste son discours en laissant au spectateur le soin de l'interprêter. Je ne voudrais pas faire mon vieux latiniste pédant après avoir reproché ce défaut à Marthaler, mais la conception de l'art selon Lucrèce, le miel, le remède tout ça, bref la poésie et les idées, c'est bien ce que n'a pas compris Marthaler et qu'a mis en oeuvre Pasqual. Quand le discours d'une oeuvre est suffisamment riche (et c'est courant pour ce repertoire), vouloir à tout prix l'enrichir de son propre discours sans auparavant accompagner l'existant avec sa voix, c'est rendre le tout indigeste et inopérant, or un opéra inopérant... (ratata pouet pouet applause).


Musicalement l'orchestre dirigé par Lothar Zagrosek m'a semblé très riche (bien plus en tout cas que sous la baguette de Cambreling à coté, mais peut être est-ce du aux oeuvres elles même); Chris Merritt est décidemment formidable dans le XXème siècle, même si la voix est en ruine, la présence et le sens dramatique sont encore précieux; même remarque pour Rosalind Plowright, une glorieuse ruine parfaite pour la mère éperdue; même Evgeny Nikitin qui me semble toujours pallichon m'a plu ici. Enfin Dale Duesing pour l'Ode à Napoléon c'est du pain béni, j'en regrette même de ne pas avoir lu le texte auparavant: le découvrant j'en ai loupé presque toute la finesse et n'ai pu apprécier toutes les subtilités de l'interprétation délivrée par ce brillant acteur qui enchanta ma découverte d'Orphée aux Enfers ou de Splendeur et décadence de la ville de Mahagonny sur Arte.






En conclusion Marthaler m'a semblé avoir peu à dire sur Wozzeck, mais l'a dit tellement fort qu'on en a plus entendu l'oeuvre, tandis que Pasqual avait tout aussi peu à dire sur Il Prigionniero et a donc préférer nous faire entendre l'oeuvre. Bien évidemment mon jugement est ultra subjectif, donc pour un avis différent et plus connaisseur de ce repertoire, je vous incite à aller lire Friedmund.





Cependant avant de conclure, je tiens tout de même à clarifier mon propos en l'éloignant de la critique habituelle et stupide que l'on pourrait formuler ainsi "le metteur en scene se met entre vous et l'oeuvre":  les mise-en-scène les plus réussies selon moi sont celles où le discours du metteur en scène trouve à s'illustrer avant tout dans la valorisation personnelle de l'oeuvre, valorisation où l'esthétique et l'intellectuel sont liés dans des proportions diverses (Warlikowski, Py, Audy, La Fura dels Baus, McVicar, Engel, Mussbach, Wilson, Carsen...); à coté il existe aussi une valorisation plus impersonnelle des oeuvres qui s'appuie uniquement sur une esthétique tradtionnelle(Zeffirelli, Deflo...); ou bien une valorisation personnelle qui refuse l'esthétique traditionnelle et son pouvoir d'évocation assimilé à du divertissement parasite (ce que l'on appelle l'esthétique de la laideur) et s'appuie surtout sur l'intellectuel (Marthaler, Bieito,...). Au sein de ce schéma grossier, le pire c'est encore quand le metteur en scène se tait, ne fait pas son boulot et par conséquent ne se met pas entre vous et l'oeuvre, un peu comme si un chanteur ne se mettait pas entre vous et la partition en ne chantant pas.

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Lundi 26 mai 2008
par Licida
Rossini, Elisabetta, regina d’Inghilterra
Drama per musica en deux actes (Naples 1815)
Livret de Giovanni Federico Schmidt

Elisabetta : Marguerite Krull
Leicester : Gregory Kunde
Matilde : Anna Maria dell'Oste
Norfolc : Antonino Siragusa
Enrico : Blandine Staskiewicz
Guglielmo : Yves Saelens

Choeur et Orchestre Symphonique de la Monnaie
Direction musicale, Julian Reynolds

Paris, Salle Pleyel, le 13 avril 2008

Le temps qu'il m'a fallu pour publier cet article est à la mesure de la déception ressentie suite à l'annulation d'Anna-Caterina Antonacci dans le rôle titre (ça commence bien hein?!). J'aime bien cet opéra qui est loin d'être le plus raffiné ou original de Rossini, c'est même une écriture assez automatique mais interprété par de vraies bêtes de scène avec des moyens vocaux conséquents, le show fonctionne parfaitement, en résumé c'est une oeuvre très efficace à défaut d'être géniale.



Le plateau était plutôt alléchant, surtout pour qui connait les témoignages rossiniens de la grande Anna-Caterina, plus callassienne que jamais dans ce repertoire tant dans la vocalisation "liée" (et non "hachée" comme Horne ou Bartoli, technique tout aussi défendable, n'allez pas croire que je mette l'une au dessus de l'autre) que dans la déclamation et le port de la tragédienne. Pour ceux qui ne connaissent toujours pas, je conseille fortement son Ermione (live de Rome 1991 plutot que DVD de Glyndenbourne), son Mose in Egitto (live de Londres 1994), sa Donna del Lago (live de Gênes 2001) et évidemment son Elisabetta (live de Naples 1991). Mais bon Antonacci n'était pas là ce soir, alors cessons de remuer le couteau dans la plaie.

Toutes les conditions étaient pourtant réunies pour que la soirée soit réussie: l'Orchestre Symphonique de la Monnaie dirigé tambour-battant par Julian Reynolds brillait par sa rutilance, rien qui ne sorte des sentiers battus mais les musiciens faisaient preuve de suffisamment de professionalisme et d'enthousiasme pour placer cette version dans le haut du panier.

Blandine Staskiewicz en Enrico, quel luxe... totalement inutile, tant le rôle est embryonaire, deux récitatifs et hop, tu peux te rasseoir en attendant le choeur final. D'autant que dans ces deux récitatifs Blandine faisait preuve de bien plus de prestance que la reine de la soirée, mais bon... On ne pourra pas en dire plus long sur le Guglielmo d'Yves Saelens, je crois me souvenir que Rossini a gratifié le rôle d'un air totalement insignifiant.

Passons donc aux vrais rôles: nos deux ténors furent les stars de la soirée. Gregory Kunde que les mauvaises langues ne cessent de déclarer fini a fait preuve d'une hargne, d'un élan vocal et d'une présence en scène absolument ravageurs; certes la voix accuse quelques faiblesses dans les extrêmes de la tessiture et l'air suinte souvent dans les vocalises rapides, mais cela se tient encore admirablement avec bien plus de personnalité qu'un Florez par exemple et surtout bien plus de classe qu'un Schicoff (oui quand je dois taper sur un ténor c'est toujours sur lui, je le reconnais, mais c'est à la mesure de la prétention du type). En méchant Norfolc Antonio Siragusa est aussi excellent que dans le disque avec Jennifer Larmore (version de référence à mes oreilles, je recommande fortement): j'ai rarement entendu une voix aussi puissante, franche et assurée et ce qui pouvait sembler un peu violent pour le prince amoureux dans La Cenerentola est ici idéal. Evidemment rien ne lui résiste et l'on ne sait plus quoi louer, les notes longuement tenues, le souffle inépuisable, la caractérisation manichéenne à souhait qui vient irriguer chaque note, voilà un ténor rossinien idéal. Alors quand nos deux bonhommes chantent leur duo, la salle est en liesse et c'est parti pour le bis!

Un peu en retrait par rapport à ces deux bêtes de scène, Anna Maria Dell'Oste a tout de même chanté une Matilde pleine d'humilité et de noble pudeur dans l'émotion, ce n'est jamais bluffant vocalement mais le personnage fonctionne pleinement et, encore une fois, fait preuve de plus de noblesse que la reine. La reine Elisabetta interprétée par Marguerite Krull donc... je sais bien qu'il ne faut pas tirer sur l'ambulance, qu'il n'a pas du être facile de trouver une remplaçante pour toute la série, mais cette chanteuse s'est tout de même batti une réputation de rossinienne et à déjà chanté le rôle à Buenos Aires. On ne peut lui en vouloir d'avoir accepter ce remplacement prestigieux, mais elle n'est clairement pas au même niveau que ses collègues... et à défaut d'une Larmore dans l'idéal, j'aurai donné cher pour que cela soit Staskiewicz qui remplace Antonacci. M'enfin... l'interprétation de Marguerite Krull est difficilement défendable: elle n'a pas la tessiture du rôle, savonne les vocalises, joue les princesses de cour de récré (c'est de qui l'idée du diademe de Miss??!!), sa confrontation avec Matilde est particulièrement pénible, l'entendre crier hystériquement "Custodie!" comme d'autres crient "Maîtresse!". Bref elle n'a rien d'une reine ni dans le port ni dans la voix, ce qui est tout de même gênant pour un opéra qui repose avant tout sur ses épaules. Et puis cette façon de faire croire qu'elle est encore dans l'hallucination de son rôle cinq minutes après la dernière note, je trouve ça  prétentieux, surtout pour du Rossini, faut pas déconner, ça ne demande pas une investissement psychologique abyssal!

Bref une soirée qui aurait pu être excellente avec une vraie reine à la tête de tout ce beau monde.

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