La Clemenza di Tito, Mozart
Direction musicale Gustav Kuhn
Mise en scène Ursel et Karl-Ernst Herrmann
Tito Christoph Prégardien
Vitellia Anna Caterina Antonacci
Servilia Ekaterina Syurina
Sesto Elina Garanca
Annio Hannah Esther Minutillo
Publio Roland Bracht
Orchestre et Choeurs de l’Opéra national de Paris
Après une première série qui avait laissé une impression mitigée, et même très négative, à beaucoup – dont je ne suis pas – la reprise de La Clemenza di Tito de Mozart, cette fois-ci avec la tragédienne lyrique du moment en Vitellia flanquée du jeune mezzo le plus en vue en Sesto, est très attendue.
J’ai réussi à assister à la répétition générale de vendredi soir, très bien placé d’ailleurs.
Que dire ?
Dès l’ouverture, on sait que la direction de Kuhn sera sans intérêt. L’homogénéité de l’orchestre laisse souvent à désirer, sans parler de couleurs bien discrètes, d’une dynamique et d’un phrasé absolument navrants de platitude. Chaque phrase-clef du livret, chaque articulation, chaque climax déçoit et l’on assiste atterré à l’errance de chanteurs livrés à eux-mêmes, faisant ce qu’ils peuvent ou veulent, sans trop savoir où ils vont.
À cela s’ajoute une direction d’acteur bien pauvre. Sans crier au génie, j’avais au moins assisté la dernière fois à un travail honnête : Nagelstad, Graham, Prégardien avaient livré de belles prestations dramatiques, fines et visiblement travaillées. Ici, les éléments sont à peu de choses près les mêmes (certains positionnements ont cependant changé, des détails aussi : Sesto et Annio n’échangent plus de baiser furtif à la fin de leur duetto), mais la sauce ne prend pas. Effet de la reprise par un obscur assistant ? Ambiance de répétition de la générale ? Difficultés des nouvelles interprètes à se glisser dans cette production ?
Prégardien, que j’avais trouvé juste et mesuré la saison passée se livre ici, trop souvent, à des tics que je ne lui avais pas vus : trépignements, gestes d’énervement…Vocalement, certains spectateurs avaient déjà été très critiques sur sa prestation l’an passé. Pour ma part, j’avais dû le voir dans un bon soir. Vendredi n’en était pas un. Parfois, bien sûr, le sens de la déclamation fait mouche, le phrasé d’une ligne tendue jusque dans l’aigu en voix mixte séduit, comme dans mon souvenir… mais dès le récitatif d’entrée, il aboie, force ses effets et sa voix, au lieu de préserver la noblesse et l’intelligence du texte qui étaient siens. Il se révèlera très inégal d’une phrase à l’autre au cours de la soirée, avec des aigus parfois difficiles, un chant moins investi, une vocalisation moins aisée, et des récitatifs moins réussis. Décevant !
La défaillance vocale, en revanche, n’est pas ce que l’on craint de la part de Garanca : la voix est superbe, puissante, éclatante, avec un beau timbre naturellement sombre. Son Sesto est plus vindicatif, plus sain et sensiblement moins introverti que celui de Graham. Son naturel dramatique et vocal est plus spontané : on aimerait parfois plus d’attention aux mots, plus de nuances. Nuances bien présentes pourtant dans un magnifique « Deh per questo istante solo», et ses deux airs transportent la salle, à juste titre. Seul et magnifique trille de la soirée dans « parto, parto »… Gagnante indéniable à l’applaudimètre !
Antonacci, évidemment, est très attendue dans un rôle particulièrement tendu où on l’imaginait bien, de voix comme de tempérament. Le premier récitatif déconcerte : quelques minauderies entachent le chant, Antonacci joue un peu les pestes hystériques. On se surprend à préférer la composition contenue de Nagelstad. Cependant, dès qu’elle parcourt la scène -et sa tessiture- dans « Pria che il sol tramonti » du duetto avec Sesto, on retrouve la diva, présence et charisme, voix et phrasé magnifiques : superbe numéro d’entrée. De même, les couleurs de « Deh se piacer mi vuoi » sont finement séduisantes et souriantes, bien choisies, jusqu’à ce qu’elle se mette à nasiller sur une reprise d’« aletta ad ingannar ». On fronce le sourcil. Inégale, Antonacci le sera toute la soirée, surtout du point de vue de l’incarnation, là où on attendait beaucoup ! Son trouble dans « Vengo… aspettate » passe tout à fait inaperçu ; il faut dire qu’elle négocie un passage tendu vers l’aigu, et se concentre sur son chant dans les dernières mesures (contre-ré effleuré sans problème, ce sont les aigus tenus précédents qui sont prudents). Les errements – certes assez ridicules – du début du finale I ne sont pas convaincants. Quelques minutes plus tard, le regard intense et sa silhouette tragique découpée à contre-jour alors qu’elle fixe Sesto pour l’enjoindre à se taire fascinent de nouveau. Les ensembles du second acte sont réglés plus mécaniquement qu’autre chose. La scène du « Non più di fiori » tombe un peu à plat : on ne sait pas trop où elle va, dramatiquement et vocalement. Par ailleurs, alors qu’elle arrache d’un coup son collier au milieu du morceau, les dizaines de perles vont rouler jusque dans la fosse et frappent bruyamment les timbales… la salle éclate de rire. Antonacci réussit cependant à retrouver sa concentration et reconquérir le public et s’en tire très bien, avec noblesse et un chant parfois dur mais habité. On a pourtant le sentiment de rester sur sa faim, qu’elle peut mieux faire. D’autant qu’agenouillée devant Tito pour avouer sa faute, elle n’est vraiment pas convaincante non plus. Finalement, son moment le plus beau est la pantomine suivant le trio où Sesto est arrêté : elle ramasse amèrement les hortensias jetés à terre, et sort de scène.
Les seconds rôles, enfin, ne sont pas très enthousiasmants, à l’exception de Syurina, toujours aussi délicieuse. On sent bien qu’il n’y a pas forcément beaucoup de potentiel derrière, mais cela coule de source, c’est très joli, ravissant. On pourrait cependant imaginer Servilia moins ingénue, surtout pour l’air « S’altro che lagrime ».
Minutillo a un timbre sans personnalité, plutôt laid même, assez clairet, ce qui gêne dans ce rôle travesti souvent sollicité dans les lignes graves des ensembles. Elle ne semble trouver de la substance que dans « Tu fosti tradito », mais cela manque vraiment d’intérêt, à tous niveaux.
Roland Bracht est indigne : voix grossière, chant sans élégance, voire carrément faux (l’attaque de « Mille diversi affetti »), il arrive à déséquilibrer les ensembles, qui n’avaient pas besoin de cela… Dire que je l’avais trouvé correct l’an passé ! Quel relâchement…
Voilà un spectacle qui intéresse de moins en moins au fur et à mesure, et qui manque cruellement de soutien, sur le plan dramatique et musical. Quel dommage, car avec les personnalités présentes dans les premiers rôles, il y avait de quoi faire un beau spectacle ! J’avais, ainsi, préféré la représentation de la saison passée… Même si Antonacci est vocalement meilleure que Nagelstad, celle-ci, et surtout l’équipe qu’elle formait avec ses partenaires, était scéniquement plus convaincante sur la durée. Il est vrai, aussi, que je découvrais le spectacle, et qu’il ne s’agissait pas d’une générale…
J’espère que beaucoup d’éléments seront donc rodés par la suite, car malgré la direction, il y a matière à de belles d’émotions. Dont je n’ai tout de même pas été entièrement privé, d’ailleurs.
Vive
la Clemenza !
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