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publié dans : Représentations
Lundi 14 avril 2008
par Licida
The Rake's progress de Stravinsky
Palais Garnier, 5 mars 2008



Direction musicale Edward Gardner
Mise en scène et lumières Olivier Py
Décors et costumes Pierre-André Weitz
Collaborateur à la mise en scène Wissam Arbache
Chef des Choeurs Winfried Maczewski

Trulove René Schirrer
Anne Trulove Laura Claycomb
Tom Rakewell Toby Spence
Nick Shadow Laurent Naouri
Mother Goose Hilary Summers
Baba the Turk Jane Henschel
Sellem Ales Briscein
Keeper of the madhouse Ugo Rabec

Orchestre et Choeurs de l’Opéra national de Paris



Mieux vaut tard que jamais, voilà enfin mon pti compte rendu sur ce superbe spectacle aussi passionnant que le fabuleux Parsifal de Warlikowski. L'oeuvre avait déjà été présentée cette saison au Théâtre des Champs-Elysées dans la mise en scène assez classique d'André Engel qui se plaisait à la rapprocher de l'univers de la comédie musicale plus qu'à en souligner le caractère subversif et la cruauté. Le spectacle d'Olivier Py me semble en comparaison bien plus riche et surtout plus à même de soutenir l'attention du spectateur à l'écoute d'une partition assez étrange. C'est la première fois qu'Olivier Py présente une mise-en-scène à l'Opéra de Paris, chose étonnante quand on sait le succès sulfureux de son travail en Suisse et la prédilection de Gérard Mortier pour les metteurs-en-scène novateurs, quoi qu'il en soit, il était temps! Et il serait bon de recommencer l'experience, d'autant qu'Olivier Py, actuel directeur de Théâtre de l'Odéon n'a qu'a traverser la Seine.


On retrouve dans cette mise-en-scène l'esthétique propre à Olivier Py, faite de décors en noir et blanc et d'éclairages au néon assez crus et pourtant très travaillés. La monotonie que peut dégager cette oeuvre est ici, comme chez Engel, évitée grâce à une scénographie très virtuose, mais alors qu'Engel flattait l'oeil, Py reste assez sobre: structures métalliques et pans de mur noirs. L'intelligence de cette scénographie est de transformer sans cesse l'espace de l'action en créant des cadres de scène réduits pour différentes scènes, comme si le spectacle retrouvait le format des tableaux de Hogarth qui ont inspiré Stravinsky. Selon la situation dramatique, ces cadres se limitent à une fine portion de l'espace scénique pour souligner l'intimité de certaines scènes(la première scène; la scène où Nick convainct Tom d'épouser Baba...) ou au contraire l'occupe entièrement pour les scènes plus exposées (la scène au bordel, le mariage avec Baba où même la nuit de noces se fait en public; la vente aux enchères; les deux scènes finales où l'errance et la solitude de Tom trouvent leur parfaite expression dans cet immense espace vide...). Par ailleurs la direction d'acteurs joue beaucoup sur le "hors cadre": par exemple, Nick présent dans l'obscurité de l'avant-scène dès l'ouverture grimpe dans le long et lumineux cadre de la scène première, venant ainsi en pertuber la sereine clareté. Enfin la seconde partie du spectacle bien moins virtuose de ce point de vue, souligne le dénuement de Tom, en perte totale de repères, de cadres justement. Ces décors et leur utilisation captivent ainsi constemment le spectateur sans jamais donner dans le complaisemment joli et teinte l'oeuvre d'une violence géometrique et crue. On regrettera simplement que certaines configurations du décors soient extrêmement nuisibles à la projection des voix (notemment la première scène où les ventilateurs derrière les rideaux dispersent totalement les voix des chanteurs qui semblent chanter comme en répétition).


Mais l'intelligence de cette mise-en-scène ne se limite pas aux décors: les costumes sont souvent symboliques (le sage et humble gris du père, la blancheur des sous-vêtement de la première scène où l'on surprend Tom et Ann au lit; la noirceur lustrée du costume de Nick; le lamé argent tape à l'oeil de Baba...) et les récurents changements de costumes sur scène de Tom sont autant d'illustrations de sa personnalité changeante; symboliques aussi les quelques accessoires (le crane vaniteux à l'extrême avant-scène, la poussette d'Ann pendant la scène du mariage, la multitude d'objets hétéroclites et pourtant tous noirs qui constituent le cabinet de curiosité de Baba...).


Mais c'est surtout la conception des personnages qui frappe par sa pertinence qui ne tombe jamais dans une originalité facile: faire d'Ann une mère n'apporte pas grand chose au personnage mais beaucoup en émotion: enceinte quand elle part, avec une poussette lors du mariage, la trahison n'en est que plus apre, et c'est l'enfant qui le premier ira vers son père devenu fou dans la dernière scène; Tom est un flambeur dont la prestance et l'éclat des premières scènes deviennent déchéance vestimentaire et physique du clochard après la ruine, puis enflures et ridicule clownesque dans l'asile, figure du clown qui était d'ailleurs déjà présente et très voyante  grace à sa tête énorme lorsque Nick persuada Tom d'épouser Baba;  Nick a la beauté du diable évidemment, costume noir très élégant et cheveux gominés à outrance; Baba est la réincarnation du travesti Divine avec ses formes exhubérantes et ses perruques démesurées, perruque qu'elle arrachera d'ailleurs lors de la nuit de noces rendant le personnage encore plus grotesque et effrayant.


Je pourrais continuer ainsi des heures en mentionnant la gestion des choeurs (tournoyants dans le bordel, image inversé du public pour la noce...), la simplicité évidente des éclairages (le rouge backroom du bordel), le personnage sado-mascohiste nu sous un revetement de résille trainé en laisse par Mother Goose dans le bordel et qui semble poursuivre Tom durant tout le spectacle, présence vivante de la déchéance... Mais je concluerai en évocant la fin de cette superbe scène de la noce qui est à mon sens le plus beau moment du spectacle: la scène est grande ouverte avec un immense escalier qui mène à un plateau à mi hauteur du cadre sur lequel repose un lit et derrière lequel se trouvent des gradins occupés par les choeurs. Baba (au début) est à l'avant scène à jardin de dos, la scène fourmille de saltimbanques comme Baba qui viennent rendre cette noce de "freaks" d'autant plus étrange. Pendant que Baba et Tom gravissent les marchent , Ann (qui a laissé sa poussette pour venir parler à Tom) est assise au milieu de l'escalier où la rejoint un clown triste et nain, tandis que des confettis argentés tombent sur la scène: la dérision et le tragique sont encore renforcées lorsque Tom se met à faire violemment l'amour à Baba sur le lit.  L'image est aussi forte qu'émouvante.
Cette mise-en-scène restera donc pour moi l'une des plus belles de l'ère Mortier, quoiqu'en pensent les crétins qui ont hué, sans doute choqués de voir deux bodybuilders en string mimer une fellation dans un coin du bordel...



Musicalement on est aussi à la fête: l'orchestre de l'Opéra de Paris manque certes de couleurs sous la direction d'Edward Gardner, mais j'ai trouvé ça fort honnête car bien calibré pour une partition patchwork qui est de toute manière avare de séduction. Les choeurs sont comme toujours plus bruyants que précis; Toby Spence campe son personnage avec aisance et pallie ainsi par son naturel un timbre un peu trop clair pour le rôle (là où Tom Randle était idéal de rugosité au Théâtre des Champs-Elysées); Laura Claycomb a quelques difficultés avec les vocalises et les notes aigus qui sonnent souvent acide, mais c'est bien peu face au personnage fragile et déterminé qu'elle incarne, loin de la figure sortie du couvent des oiseaux à laquelle est trop souvent réduite son personnage, elle se montre ici parfaitement à la hauteur du personnage de mère conçue par Py; son invocation à la lune est son plus beau moment, glaçant de pureté. Laurent Naouri est un magnifique Nick Shadow, ses "aboiements" ne me gênent pas du tout, au contraire ils font tout le sel de ce dandy décadent et manipulateur.Jane Henschel manque de graves en Baba, surtout pour la scène d'hystérie, mais se glisse parfaitement dans son rôle de travesti underground avec une verve comique certaine.



René Schirrer chante un père très honorable; Hilary Summers est d'autant plus marquante que son apparition est courte en patronne du bordel, son bon mêtre quatre-vingt cinq dans un corset rouge et sa voix androgyne dessinent une figure presque trop fascinante pour un si petit rôle. Ales Briscein et Ugo Rabec se sortent très bien de leurs courtes parties.




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