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Il catalogo è questo

9 septembre 2008 2 09 /09 /septembre /2008 22:28
Eugène Onéguine de Tchaïkovsky
Opéra Garnier, 8 septembre 2008

© Damir Yusukov

Mise en scène et décors Dmitri Tcherniakov
Costumes Maria Danilova
Lumières Gleb Filshtinsky


Madame Larina Makvala Kasrashvili
Tatiana Tatiana Monogarova
Olga Margarita Mamsirova
La Nourrice Emma Sarkisyan
Lenski Andrey Dunaev
Eugène Onéguine Vladislav Sulimsky
Le Prince Grémine Anatolij Kotscherga
Zaretski Valery Gilmanov

Chef des Choeurs Valery Borisov
Direction musicale Alexander Vedernikov
Solistes, Orchestre et Choeurs du Théâtre Bolchoï


Eugène Onéguine... un opéra parmi tant d'autres que j'avais furtivement écouté lors de ma découverte de l'opéra et que j'avais délaissé au profit du plus mélodique Lac des cygnes, mais comme il n'est jamais trop tard pour revenir écouter ce que l'on abordait un peu trop jeune, me revoilu! Et j'ai beaucoup aimé, je me suis même surpris à reconnaître certains tubes qui m'étaient restés en tête à coté de l'histoire; pourtant ma préférence va toujours à la Dame de Pique, sans doute le drame en est-il plus fatal et convient mieux à une transposition lyrique.

Ce qui me frappe aujourd'hui devant cette oeuvre et qui évidemment m'était totalement passé au dessus de la tête dans mes 15 printemps, c'est le rapprochement avec Tchekhov. En cela je suis certainement influencé par la mise-en-scène de Dmitri Tcherniakov, dont le très beau travail m'a rappelé pour l'allure générale celui de Jean-Louis Benoit pour Du malheur d'avoir de l'esprit de Griboïedov: évidemment parce que le personnage principal des deux pièces souffre de sa différence intellectuelle avec la bourgeoisie, mais aussi pour la sobriété de la mise-en-scène et la simplicité pleine de sens de la direction d'acteurs. Et pourquoi Tchekhov? peut-être en raison du caractère inachevé de l'histoire qui se termine en queue de poisson, pour la multitude de personnages plus caractérisés que leur rang dans le drame ne l'autorise et surtout pour la dérision introduite par le metteur-en-scène qui m'a rappellé que Tchekhov aimait à dire qu'il n'écrivait que des comédies.



Faire passer du Pouchkine pour du Tchekhov n'est pas incroyable en soi, tant ce dernier cristallise sur la scène les grands thèmes de la littérature qui nourissent Pouchkine, Gogol ou Dostoïevski. Et ce rapprochement ne peut surgir que dans des esprits de spectateurs littéreux comme le mien. La réussite de cette mise-en-scène se passe aisément de références tant elle frise l'évidence théâtrale. Pourtant on ne trouvera rien ici de génial, pas de conception démiurgique de l'oeuvre, pas de relecture radicale, juste de l'excellent travail de théâtre par un metteur-en-scène sensible à la musique. Ce qui me frappe souvent chez ces metteurs-en-scène que l'on dit "hommes de théâtre", c'est leur incapacité à calquer le rythme de la mise-en-scène sur celui de la musique, comme s'ils n'avaient pas compris qu'il s'agissait d'opéra. Or ici c'est tout l'inverse et c'est tout bête: les mouvements de bras pour la lassitude d'Olga à chaque passage de la flûte dans son premier air, la chorégraphie (le mot est mérité) de Tatiana dans la scène de la lettre ou encore son renversement torturé dans les bras de Grémine pendant le moment orchestral qui précède l'entrée d'Onéguine.

D'autres légers signes n'en sont pas moins brillants: Tatiana qui, lors de sa grande scène repousse la table et boulEverse l'agencement bien ordonné des chaises comme l'on renverse les carcans de la société mondaine, elle dont les mimiques de jeune fille troublée sont plus vraies que nature lorsqu'elle attend la réponse d'Onéguine (cette mèche rebelle qu'elle souffle du coin de la bouche); Lenski qui manie le pistolet à confettis avec la même inconsience que la carabine; lui dont seule la main de la mélancolique Tatiana viendra apaiser la folie avant la fin de la scène, elle est en effet la seule à pouvoir comprendre son trouble passionnel; Tatiana qui regarde le lustre s'éclairer vivement dans la dernière scène, ce même lustre qui manquait d'exploser à la fin de la scène de la lettre lorsque les fenêtres s'ouvraient dans un grand fracas, image stéréotypée justement, aussi convenue et puissante que le rêve de jeune fille de Tatiana. Même les éclairages de Gleb Filshtinsky sont plein de sens: la lumière bleue de la rêverie de Tatiana pendant la scène de la lettre; la lumière du jour qui va chanceler comme obscurcie par des nuages quand elle attend la réponse d'Onéguine; la lumière du lustre symbole de la passion de Tatiana, lumière qui s'éteint après son départ laissant Onéguine dans l'obscurité.

Par ailleurs le metteur-en-scène a introduit quelques modifications par rapport aux didascalies: Olga cache son malaise dans une ferveur angoissée pour son air du I (rappelant ce qu'avait fait Pierre Audi avec l'air d'Eudoxie dans La Juive); c'est Lenski qui chante le rôle de Monsieur Triquet sur le ton de la farce pour amuser la gallerie, lui dont le travail poétique est tourné en ridicule (les invitées s'amusent à le faire courrir après son cahier de notes avant d'en laisser s'éparpiller les feuilles); Tatiana est le personnage central de la pièce, sa présence lancinante et mélancolique toujours tapie dans un coin de scène le rappelle; Madame Larina qui gifle Lenski pour son attitude; le duel n'a pas lieu, Lenski et Onéguine le mettent en scène de façon parodique au petit matin après la beuverie puis se battent pour saisir le fusil et le coup part malencontreusement, rendant hautement crédible l'ultime doute sur le sens d'un tel duel; le prince Grémine est présent lorsque Tatiana s'apprête à revoir Onéguine et s'en va à son entrée; Onéguine qui tente de se suicider par balle après le départ de Tatiana... autant de fines modifications qui rendent l'histoire plus réaliste car moins prévisible et unilatérale. On comprend mieux la métamorphose de Tatiana quand elle est la soeur d'une Olga si ambigüe, ou la dérive de Lenski vers ce duel stupide quand on le voit si instable psychologiquement et en quête d'admiration.

Enfin c'est le traitement de la foule qui m'a le plus impressionné: ces bourgeois tantôt bien assis tirés à quatre épingles lors de la première scène, tantôt froids et d'un dédain hypocrite lors du retour final d'Onéguine à la ville (ils quittent la table un à un avec de grands sourires), et dont les rires sardoniques et la joie grossière et gesticulante emplissent les fêtes, rendant la provocation en duel encore plus absurde.

Tout cela dans seulement deux décors: un pour la campagne et un pour la ville, le second n'étant que la version luxueuse (en rouge et blanc) du premier (aux tons de beige et de brun) mais sans fenêtre ni lumière naturelle pour cette mondanité urbaine où la passion de Tatiana n'a plus sa place. Une grande table ovale, des chaises et un canapé pour tout éléments de décors. Le tout est d'une grande sobriété, d'une économie extrêmement efficace, rendant très sensible la coupure entre le II et le III. Cet espace est celui de Tatiana qui ne le quitte jamais, c'est d'ailleurs sa chambre où elle écrit la lettre.
Bref des idées aussi simples qu'éclairantes et le tout sans pédantisme (comparez le traitement de la bêtise des bourgeois dans cet Onéguine et dans la Traviata de Marthaler: le premier est fin et signifiant, le second est outré avec un coté matuvu): un véritable succès qui me rend impatient de voir ce que Tcherniakov fera de Macbeth dans quelques mois.



Et si tout ce travail semble si abouti, c'est en grande partie graçe à la grande collégialité de la troupe du Bolchoï qui semble respirer enfin dans une véritable mise-en-scène: leur professionalisme peut même semblé un tantinet zélé à les voir surjouer certaines scènes de mondanité tant la direction d'acteurs tient de la chorégraphie par moment, mais cela colle finalement très bien à la superficialité de ce milieu. Tous sont bons acteurs: le choeur est formidable de naturel; la Madame Larina pigeonnante de Makvala Kasrashvili s'accorde parfaitement avec la nourrice rabougrie et courbée d'Emma Sarkisyan; la Tatiana de Tatiana Monogarova impressionne par le moelleux de la voix et l'aisance sur scène, un peu comme si son prénom l'avait rapproché du personnage depuis ses débuts; l'Olga de Margarita Mamsirova est parfaite tant pour la joie que pour l'angoisse que lui instille le metteur-en-scène (par contre je n'avais jamais vu une chanteuse d'opéra se prendre pour une star de rock et faire signe d'augmenter les bravo en venant saluer!); Andrey Dunaev est un Lenski que l'on pourrait souhaiter plus fievreux encore mais cette légère retenue convient bien à l'instabilité psychologique et au doute du personnage voulu par le metteur-en-scène, par ailleurs cela lui permet de faire preuve d'un goût impeccable de tout débordement vocal dans lesquels les ténors versent d'autant plus avec l'excuse de la folie; Anatolij Kotscherga est un Grémine aussi noble que vieillissant; enfin l'Onéguine de Vadislav Sumlinsky déçoit quelque peu, ne pouvant exhiber des qualités vocales à la hauteur de sa marginalité théâtrale, le personnage semble presque en retrait par manque de personnalité.

Par contre on ne peut pas dire que l'orchestre profite de la bouffée d'air frais de la mise-en-scène: tout cela sent fort la routine et la direction molle d'Alexander Vedernikov n'y arrange rien. Dommage, même si ce n'est jamais indigne, on aurait aimé plus de nervosité, surtout avec une scène si attentive à la partition: en entendant ce "ploum" mollasson sur lequel s'effondre Tatiana à la fin de la scène de la lettre, on se demanderait presque s'il n'y a pas une erreur de bande son...



La salle était pleine à craquer donc inutile de chercher des places, mais réjouissez-vous car ce spectacle sera rediffusé sur Arte le 10 novembre.

NB: je n'ai pas trouvé l'auteur des photographies proposées ici en illustration, elles proviennent de ce site, si quelqu'un connait le nom du photographe qu'il n'hésite pas à le dire.

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Published by Licida - dans Représentations
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commentaires

Tania 14/04/2010 22:39



Il n'y a qu'à lire la correspondance du compositeur.  De nombreuses lettres sont consacrées à Onegin. Pour la création de son opéra, Tchaikovsky tenait beaucoup à ce que la mise en scène
corresponde parfaitement à l'époque à laquelle se passe l'action soit les années 1820. Tchaikovsky a inclus dans son oeuvre une scène de duel comme il était courant à cette époque mais l'action
transposé un siècle plus tard rend cette scène complètement hors sujet...


Et à prendre trop de liberté avec la dramaturgie, le texte du livret devient alors anachronique et ne correspond plus à l'action.


Et ceci vaut aussi pour un Falstaff vu au Marinsky de Saint Pétersbourg l'an dernier. Très belle production, cast excellent, mais dont l'action se passait au dans un salon de coiffure du XXème
siècle.


Pour info, la production la plus intéressante de l'oeuvre que j'ai vu à Moscou est celle du théâtre Galina Vichneskaya (automne 2007). Simple, belle et fraîche, sans prétention mais
extrêment fidèle à l'oeuvre de Tchaikovsky, un vrai régal.



Licida 14/04/2010 19:40



Bonjour Tania, merci pour votre commentaire et bienvenue.


 


Pourquoi trouvez-vous que ce n'est plus vraiment l'opéra de Tchaikovsky?



Tania 13/04/2010 21:20



Je viens de voir cette production au Bolchoï à Moscou. C'est un beau spectacle mais plus vraiment l'opéra de Tchaikovsky... dommage !



licida 13/01/2009 11:57

Pour ceux qui ont loupé la diffusion, la vidéo est visible pendant 7 jours sur le site d'Arte:
 
http://plus7.arte.tv/fr/detailPage/1697660,CmC=2383028,scheduleId=2358632.html

licida 03/01/2009 00:30

Diffusion sur Arte le 12 janvier à 22h35 et il n'y aura pas de redif!
 
http://www.arte.tv/fr/programmes/242,date=12/1/2009.html