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1 novembre 2008 6 01 /11 /novembre /2008 20:30

Tristan und Isolde
de Wagner
Opéra Bastille, 30 octobre 2008

1

Mise en scène Peter Sellars
Vidéo Bill Viola
Costumes Martin Pakledinaz
Lumières James F. Ingalls

Tristan Clifton Forbis
König Marke Franz-Josef Selig
Isolde Waltraud Meier
Kurwenal Alexander Marco-Buhrmester
Brangäne Ekaterina Gubanova
Melot Ralf Lukas
Ein Hirt / Ein junger Seemann Bernard Richter
Ein Steuermann Robert Gleadow

Orchestre et Choeurs de l’Opéra national de Paris
Chef des Choeurs Alessandro Di Stefano
Direction musicale Semyon Bychkov

2


Derniere reprise avant d'être retirée du repertoire pour des raisons juridiques relatives à la vidéo, il faut absolument aller voir ce spectacle dont la magie n'opére qu'en salle; une probable sortie en DVD n'en captera certainement pas le dixième de la beauté.

3


C'était la deuxième fois que je voyais cette production, découverte à la création où, happé par la vidéo et la splendeur de la musique (mon premier Wagner!), je n'avais que distraitement apprécié la qualité de la mise-en-scène et était resté muet d'admiration devant la splendeur de la vidéo. Aujourd'hui avec la reflexion, l'experience et mon cheminement dans la découverte de l'oeuvre wagnerienne, je suis plus à même de pouvoir mettre des mots sur mon emerveillement.

4

Une fois n'est pas coutume, je commencerai par parler de l'équipe musicale. Clifton Forbis m'a clairement déçu, son Tristan manque d'élégance, c'est débraillé, souvent laid, l'energie est là mais pas du tout controllée, sans compter que sur scène il n'a aucune allure, c'est grossier: lors de sa grande scène de l'acte III il deverse sa souffrance de façon puissante mais erratique et sans nuances, sans conscience du drame et de sa progression, du coup on s'ennuie et à voir sa grosse bedaine sortir de son pyjama on s'interroge: mort ou coma éthylique?
Heureusement Alexander Marco-Burhmester est là pour structurer la scène; je l'ai tout autant apprécié que dans Parsifal ici même où ses qualités d'acteurs et sa sensibilité faisaient oublier une voix assez commune.
Tout l'inverse de ce Tristan, je ne louerai jamais assez le roi Mark de Franz-Josef Selig: la langue d'abord est d'une limpidité éclatante, le phrasé délicat, la voix porte étonnement loin dans Bastille (salle réputée peu favorable aux voix graves) et ce sans jamais forcer, le naturel et la pudeur de l'acteur finissent d'en faire l'étoile du plateau.
Mais il n'est pas le seul, Waltraud Meier brille toujours: même si la longueur de sa partie et l'avancée de sa carrière ne lui permettent plus de flamber vocalement (le medium est souvent sourd et couvert par l'orchestre; l'aigu est puissant mais serré et manque de couleur) la composition dramatique reste mémorable, il n'y a qu'a voir le cri silencieux qu'elle jette à la fin du II ou l'hypnose apaisée dans laquelle elle chante le Liebestod pour comprendre que c'est dans la retenue qu'elle est la plus puissante; d'autant que ce chant très nerveux (loin du moelleux de l'autre grande Isolde actuelle qu'est Nina Stemme) lui permet de rendre superbement la vindicte de l'acte I. Cette Isolde là bouleverse par sa stature.
Elle est accompagnée par la splendide Brangäne d'Ekaterina Gubanova, dans une forme vocale remarquable et qui a retrouvé la belle diction que je louais dans son Nicklausse mais faisait défaut pour son Roméo et Juliette, avec une douceur du timbre que je ne lui connaissais pas.
Les seconds rôles sont moins mémorables, en particulier le Melot de Ralf Lukas qui fait capoter l'assassinat symbolique à la fin du II (mais il faut dire que le jeu pataud et maladroit de Clifton Forbis n'aide en rien), sauf Bernard Richter dont la clareté du timbre et la tenue de la ligne m'ont etonné par rapport au souvenir que je gardais de lui dans Zampa.

5

Le choeur de l'opéra de Paris a toujours ce coté mal dégrossi et gueulard, accentué par le fait qu'ils sont placés dans les abords à cour, l'accueil de l'acte I sonne assez paysan. Quant à la direction de Semyon Bychkov elle est assez problématique: il prend le parti de la lenteur et du moelleux comme pour plonger le spectateur dans un océan musical, océan qui symboliquement trouve un écho tant dans le livret que dans la vidéo, ainsi sa direction met très en valeur les cordes, particulièrement les violons et fond le reste dans une douce pate orchestrale très homogène. C'est tout à fait défendable, mais sur 4 heures de musique, le manque de contraste se fait aussi gênant que la manque d'air, cette apnée musicale demande par ailleurs un regain de concentration pour celui dont l'attention est déjà très sollicitée par la vidéo, la méticulosite de la mise-en-scène et le surtitres. Cette direction aurait donc gagné à plus de variété. Cela dit il est toujours difficile de reprocher au chef les défauts de sa direction à l'opéra de Paris, tant l'orchestre se montre peu coopérant si celui-çi n'est pas d'une renommée que les musiciens estiment égale à celle de leur ensemble. On peut donc aussi soupçonner les musiciens d'avoir jouer plus mollement que sous les prestigieuses baguettes d'Esa-Pekka Salonen ou de Valery Gergiev.


6



La mise-en-scène de Peter Sellars est la plus déroutante que j'ai jamais vue sur une scène d'opéra. D'abord parce que toute la poésie visuelle est concentrée dans la vidéo: pour seul décor une estrade et des costumes dont les tons vont du gris au noir, le tout sur un fond noir. On ne distingue donc clairement que la peau et le visage des chanteurs, le reste apparait au grès des excellents et très fins éclairages de James F. Ingalls. La mise-en-scène de Peter Sellars se limite donc à deux outils: la direction d'acteurs et les éclairages. La première est réglée au millimêtre, toute son efficacité tient dans son économie qui exclut toute ombre de gesticulation. La seconde est d'autant plus importante que tel le sous-titre d'un excellent film de Fassbinder sur la folie, on peut dire que cette production est un voyage vers la lumière. Je m'explique.
Le livret de Wagner assimile symboliquement l'eau et l'obscurité à la mort et à la passion amoureuse (Eros et Thanatos tout ça), tandis que la lumière est vie et rationalité. Si l'on garde cela en tête on comprend bien des choses:
- le carré de lumière sur Tristan menant le navire au I tandis qu'Isolde est releguée sur son estrade à ourdir sa fatale vengeance (et avec ce simple effet on comprend visuellement que l'amour entre Tristan et Isolde est déjà sous-jacent chez celle-çi)
- un autre carré de lumière tirant sur le vert depuis lequel Kurwenal guette l'apparition du bateau tandis que Tristan mourrant délire sur l'estrade
- mais surtout la fin du I: Tristan et Isolde viennent de boire le filtre d'amour et acostent sur le rivage, la lumière de la salle s'allume transformant la scène en vaisseau et la salle en port peuplé pour fêter l'arrivée de l'expédition (d'où les choeurs dans les abords), le roi Marke arrive au milieu du parterre en face des deux héros ahuris, la tragédie est déjà là, plongés dans la lumière de la réalité, Tristan et Isolde sont perdus et l'acte s'achève sur une extinction des feux aveuglante, comme annonçant l'issue du drame.
Cette symbolique de la lumière on la retrouve aussi évidemment dans la vidéo, mais avant d'en parler. Terminons sur la direction d'acteurs pour signaler l'intelligence de Peter Sellars de placer certains personnages secondaires dans les loges de coté: loin de l'effet éculé que cela peut avoir chez Robert Carsen, la parcimonie du procédé réussit à casser la séparation entre la salle et la scène et à propulser le spectateur dans l'action, ce qui n'est pas chose aisée à Bastille, pour que la magie de l'oeuvre opére pleinement.


© P.Gély
7


(NB: pour plus de clareté, quand j'évoque une vidéo vous en trouverez une image extraite dans le compte rendu, la correspondance est possible grace aux chiffres entre parenthèses).

Le premier mérite de la vidéo de Bill Viola est d'illustrer des poncifs de l'idylle amoureuse de façon superbe, sans aucune niaiserie. Cela tient évidemment à l'ahurissant travail de photographie et c'est là que l'on comprend que cette production ne marcherait pas avec n'importe quelle vidéo, la qualité du travail de la lumière la rend indisociable du travail de Sellars et surtout, j'ose le mot, idéal pour illustrer la symbolique de l'oeuvre.
Sa seconde qualité est sa lenteur: rien de précipité, les images prennent leur temps et sont souvent ralenties par rapport à la réalité, de la même façon que la musique prend le temps de représenter une situation dramatique assez réduite, la vidéo calque ce ryhtme et les changements de climats musicaux ont toujours pour écho un changement visuel; ensuite l'utilisation répétée d'un très lent travelling-avant (6) poussé à l'excès (du point lumineux jusqu'à la figure) rend très sensible cette éclosion musicale qui caractérise l'oeuvre.

8

L'abondance de cette vidéo est donc purement qualitative et permet une admiration conjointe avec celle de la musique; pour l'attention au texte de Wagner et à la direction d'acteurs, surtout s'il s'agit d'une découverte, il faudra sans doute y retourner sous peine d'over-dose esthétique :o)

Enfin cette vidéo est intimement liée à l'univers symbolique de l'oeuvre: l'acte I est presque un prélude, après des plans sur la mer agitée du littoral irlandais, suit une longue illustration du thème de la purification par l'eau (humilité des figures de l'homme et de la femme mises à nu puis lavées à grands flots par leur serviteur - la symétrie avec les personnages du drame est ici évidente - puis apnée) (7), l'eau qui est celle du philtre d'amour, mais aussi celle sur laquelle ils naviguent. A travers toutes les autres vidéos, l'amour sera symbolisé par l'univers aquatique: le duo d'amour au II en le plus parfait exemple, avant de se retrouver nus dans une mer aussi bleue que pure (6), les amants ont cheminé dans une foret en noir et blanc abrités de la lumière blanche du soleil par les frondaisons ou des rochers, avant d'aller se noyer sur le rivage. Et l'on retrouve ici la lumière! Tout l'air du roi Marke a d'ailleurs pour illustration visuelle un lever de soleil éclatant en couleur sur la campagne (8), traduisant l'opposition avec l'univers sombre et aqueux des amoureux, car l'amour de Marke n'a rien de passionnel, il est purement politique et il y renonce d'ailleurs aisément au III une fois que Brangäne lui a révélé le rôle du philtre et donc la loyauté de Tristan.
91011 

On peut encore pousser l'analyse plus loin (et oui!): car pendant l'air d'Isolde au II, la vidéo nous montre une jeune femme allumant des bougies alignées religieusement (1 et 4). "Ah mais je croyais qu'Isolde c'était la passion, l'eau et l'obscurité" penserez-vous. Ben non. Isolde c'est justement celle qui va apporter la lumière dans cette passion amoureuse, d'où le voyage vers la lumière que me semble être cette mise-en-scène. Et je le prouve. Pendant les souffrances de Tristan au III, on voyage dans une eau trouble et orange annonçant l'arrivée de la clareté (12), ses hallucinations sont rendues par des brouillards vidéos gris (vous savez, ce que vous avez sur votre écran de télé pendant l'orage si vous possédez une antenne herztienne), l'arrivée d'Isolde c'est la clarification de ce brouillard, en mirage d'abord (9) puis nettement (10): derrière elle un mur de flammes (Tristan traversait de façon indifférente un foyer ardent au II (5)), elle s'avance puis plonge dans ce qui se révèle donc être de l'eau et que l'on prenait pour un sol ferme (11). Les bougies se sont transformées en mur de flammes avec la séparation physique et Isolde plonge chercher son amant au fond de l'eau où il est descendu précedemment (3). Même s'il meurt à son arrivée elle le ressuscite par le célebrissime Liebestod: c'est la vidéo que de mauvaises langues appellent celle du cachet d'aspirine (13). Le double de Tristan étendu est porté vers la surface par une pluie d'air ascendante, dans une lumière de plus en plus forte, il atteint la surface au climax du morceau, et à la surface quoikigna? une source lumineuse! (2) Mais pas une source ponctuelle comme le soleil, une source diffuse, une présence lumineuse plutôt dont on ne distinguerait pas l'origine, Tristan flotte dans une lumière bleue comme les fonds marins au dessus de l'onde, tous les contraires sont unis, la musique s'apaise, les derniers accords résonnent, l'enchantement s'achève.

12


Bref c'est à voir ABSOLUMENT! Une utilisation si parfaite de la vidéo sur scène est à ma connaissance inédite. Cela dit on peut tout à fait ne pas aimer, mais je ne supporte pas les grincheux qui considèrent cela comme une "distraction"; comme me le disait un papi londonien hier à Garnier :"on est venu pour entendre la musique, le texte, voir les actions de Wagner, pas ça, cela nous détourne de l'oeuvre". Evidemment on baisse les bras devant tant de bêtise qui, prise au pied de la lettre, n'autoriserait qu'à monter des versions de concert, mais le propos était lui même dupe en assimilant insconsciemment mise-en-scène traditionnelle donc déjà vue, habituelle et l'oeuvre de Wagner. Comme si la tradition conservatrice laissait l'oeuvre s'épanouir pleinement. Et il y a fort à parier que ceux qui ont hué ce soir là, sont de ceux qui pensent que le cinéma est un art mineur, alors la vidéo n'en parlons pas! J'ajoute que pour tous ceux qui sont rebutés par Wagner au disque ou en DVD, ce spectacle est une porte d'entrée révée: ce fut mon premier Wagner, ce fut aussi celui de mes parents ce jeudi qui n'ont pas regretté le déplacement. Et la mort d'Isolde sonne de façon tout à fait différente après les quatre heures de musique qu'elle condense en quelques minutes. C'est bien ce qui me frappe le plus dans cette oeuvre: le voyage musical qui nous fait ressortir de la salle tout chamboulé.

13

Et pour finir un bon tuyau: pour une fois votre longue attente pour avoir une place à prix réduit paiera, car ce spectacle est surtaxé (196€ en catégorie 1), or pour une reprise et surtout pour une production si déroutante c'est clairement un erreur de marketing, on compte donc de nombreuses excellentes places vides. Deux façons à la Bastille je le rappelle: les places à 5€ (venir à 15h30 au plus tard - lever de rideaux à 18h) mais vous ne pourrez vous replacer pour le I qu'au parterre, or le dispositif scénique et l'acoustique de la salle sont plus appréciables au premier balcon; donc mieux vaut faire la queue au guichet pour les places restantes bradées à 20€, ce spectacle les vaut très très amplement, et vous n'aurez pas à venir aussi tôt que pour les places à 5€. A noter tout de même, le spectacle demande une telle attention, qu'il n'est pas du tout conseillé d'y arriver fatigué, vous louperiez tout. Bon maintenant je me tais, je ne peux rien faire de plus pour vous engager à y aller.









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Published by Licida - dans Représentations
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licida 03/12/2008 11:35

Non mais tu n'imaginais tout de même pas qu'on allait tout te dire avant même d'avoir vu le spectacle :o)
Bon sérieusement, ton analyse est passionante: le coup de l'homosexualité on nous le sert tellement (l'amour qui n'ose dire son nom, entre Oscar Wilde et Dominique Fernandez, pfffff) que quand j'avais eu vent des propos de Sellars, j'avoue n'y pas avoir prêté d'importance et que je préférais voir la relation entre Tristan et Isolde sur le mode Heloïse et Abélard, les gisants, l'amour chaste et tout ça. Mais ton analyse fonctionne à merveille et je suis tout à fait d'accord pour la symbolique des éléments que tu dresses. Je n'avais pas du tout pensé à cette trinité pour le bois enflammé sous l'eau (image 12, c'est bien de celle là dont tu parles?) et oui oui oui Tristan qui aspire (^^) à devenir l'air, ça me plait beaucoup!
Je m'étonne toujours en tout cas que pour une mise-en-scène si riche, personne sur le net ou dans les journaux (à ma connaissance du moins) ne se soit fendu d'une analyse allant au delà du "magnifique direction d'acteur" et "très belle vidéo". Seul Friedmund a essayé pour la direction d'acteurs, mais sans trouver la clef lui non plus. Donc merci Caroline, de prouver que je ne suis pas le seul hurluberlu à voir du sens dans ce spectacle ;-) Et pour la petite clef tachée de sang, merci de la nettoyer fissa avant le retour de Barbe-Joël.
Je trouve que Wagner te réussit très bien, ou du moins qu'il n'endort pas tes facultés à déchiffrer une mise-en-scène! Mais sinon tu as aimé l'oeuvre?
Et pour le pd ils pourront toujours revenir pour le Roi roger par Warlikowski: un opéra rare en polonais sur l'homosexualité, m'est d'avis que ça ne remplira pas Bastille...

Bajazet 02/12/2008 21:54

"Si j'aimais les femmes, je t'aimerais toi"
> Mais vous avez tout compris à Wagner, vous ! :-)

Merci pour le commentaire si goûteux.

— Bonjour, madame : je voudrais une place pour Tristan.
— Vous êtes homosexuel ?
— Oui.
— Vous avez votre carte d'homosexuel ?
— Attendez… oh que je suis bête, je l'ai oubliée à la maison.
— C'est pas grave, de toute façon pour ce spectacle on ne fait pas la réduction.
— Oh ?
— Non mais vous voulez rire ? À ce compte-là, vous imaginez les bééfices sur une soirée ?! Vous êtes marrant, vous…

Caroline 02/12/2008 21:06

[Représentation du 30 novembre]Dites donc, les gens, vous auriez pu donner la clef de la mise-en-scène de P. Sellars! J'aurais pu alors essayer de suivre plus efficacement ce qui se passait (et comment ça se passait) dès le premier acte et je n'aurais pas eu à me pincer à intervalle régulier. J'ai d'abord trouvé que le philtre avait un effet assez modéré sur les protagonistes (surtout que j'avais sans doute encore à l'esprit la mise-en-scène de Chéreau, où il fallait quasi décoller l'un de l'autre les corps des deux amants). Etant moi-même peu mystique de nature, le côté purification par l'Amour me laissait assez froide et je regardais tout cela avec une certaine distance, mais comme la vidéo nous amenait à voir une sorte de traversée du miroir, avec ces personnages qui 'passent' de l'autre côté de la surface, je pensais que la potion était ici à effet retardé et qu'à l'acte II elle agirait pleinement. Quelle ne fut donc pas ma surprise quand je vis à l'acte suivant Tristan et Isolde s'agenouiller chastement côte à côte, face au public, le corps bien droit, les bras le long du corps, les paumes des mains tournées vers le ciel... ah, oui, quand même! Au bout d'un moment Isolde renonce d'ailleurs aux paumes en l'air et tourne la tête vers Tristan, espérant peut-être une autre forme d'échange; mais non: "Persévère, ma soeur! Tu verras, on y parvient aussi comme ça." Je n'étais quand même pas absolument sûre d'avoir bien compris; je me disais que peut-être, n'étant pas au meilleur de ma forme, mes sinus bouchés me troublaient quelque peu la comprenette, que l'amour pur auquel tenait tant Tristan tendait vers une mystique beaucoup plus élevée que mes références prosaïques, et non vers une échappatoire du style "Si j'aimais les femmes, je t'aimerais toi" qui me venait à l'esprit. Mais quand le roi Marke, découvrant les amants (ils avaient fini par s'allonger tous deux et se tenir enlacés) se mit à quatre pattes, le doute revint, et comme le roi finit littéralement prosterné devant son cher Tristan (et c'est donc par jalousie que Melot tue Tristan, voyant que quoi qu'il fasse ce dernier restera le favori), là, mes sinus étaient disculpés, c'était bien l'idée de Sellars qui perçait*. Et en plus, ça se tient finalement assez bien: avant de rencontrer Isolde, Marke et Tristan filaient le parfait amour, parfait ou presque car Tristan ne semblait quand même pas assumer complètement cette relation. On comprend bien alors pourquoi il ne se déclare pas à Isolde et qu'elle attende en vain ce qu'il ne dira pas. Il part sans demander son reste et quand il revient, c'est pour la donner à son amant. Son attirance pour Isolde le trouble complètement, déjà qu'il n'allait pas bien, là il craque complètement. L'amour pour Isolde, il le fantasme entièrement (d'où d'ailleurs, je pense, les nombreux effets "fantômes" dans la vidéo) et c'est en quelque sorte sa projection mentale que l'on suit sur vidéo. A l'acte III, c'est très clair, les différents moments de sa vie, réelle ou fantasmée, se mélangent dans son esprit pendant qu'il délire des suites de sa blessure et lorsqu'il perd conscience, la vidéo se brouille complétement (la transmission ne passe plus, quoi), il n'est plus en état de produire des images, de penser, de ressentir. Dans ce contexte, j'accepte d'ailleurs beaucoup mieux le fait qu'il refuse de revoir Isolde, qu'il veuille mourir avant qu'elle ne soit là réellement, il préfère son délire, son phantasme, à la femme physiquement présente. Lors de ce troisième acte, il me semble évident qu'Isolde (portant le manteau royal) sait la situation (j'aurais aimé être plus attentive à l'acte I et le regarder dans cette optique, pour essayer de déterminer si elle a déjà compris lorsqu'elle est sur le bateau et si la colère, l'humiliation, la vengeance sont aussi liées à cela ou non). Elle restera désormais toujours à distance de Tristan, tandis que Marke ira auprès du corps de Tristan, le touchera, lui caressera le visage, le lui baisera. Le contact physique lui est réservé, ou plutôt, restitué. Isolde "voit" les images mentales de Tristan, parce qu'elle l'aime, mais sans doute aussi parce qu'elle est femme et un peu sorcière, de celles qui guérissent les blessures incurables, qui voyagent avec des potions bizarres, de là à penser qu'elle doit être un peu extralucide, au point où l'on en est, ne nous gênons pas. En tout cas, ce qui est joli (et une belle idée de mise-en-scène) c'est que cette femme meurt debout (c'était vraiment superbe).Pour la signification de la vidéo, je crois qu'elle est assez... limpide (^^).La traversée du miroir, pour atteindre un état de pureté, se défaire du corps, de la pesanteur, pour atteindre un certain nirvana (donc sans même l'attachement à Isolde, puisqu'il se dissout tout seul ^^); bref, des choses comme ça.Il faudrait sans doute faire une analyse de ce que fait Viola du jeu sur la netteté, de l'emploi de la vidéo (comme support) ou de la pellicule (ce n'est évidemment pas fait au hasard), des deux types de vidéo (l'un qui fait intervenir les personnages, avec des images extrêment travaillées et retravaillées et qui sont souvent magnifiques et l'autre plus 'plat' qui certes permet des pauses pour éviter l'épuisement du spectateur, mais alors c'est un travail plus pauvre et qui distrait des chanteurs pour peut-être pas grand-chose, même si rien n'est jamais fait au hasard).Pour la "symbolique" (re ^^):Si l'on admet qu'Isolde c'est le feu (la lumière, mais la flamme qui brûle, qui consume, qui détruit), que Tristan c'est l'eau (qui fuit, insaisissable, qui fait son lit où elle peut, qui s'apaise, qui s'agite, se tourmente, mais qui étouffe aussi), alors on pourrait prétendre que Marke, c'est la terre (par le truchement de l'arbre qui tient à la terre par ses racines; il est dans la vie, la réalité, la stabilité). Je dis "arbre", mais cela passe par la forêt, puis l'arbre majestueux et solitaire, puis par du bois. Ce bois que l'on voit dans l'eau (éh oui!); ce serait une image calme et tranquille (notez que je n'ai pas mis "monotone"), si elle n'était troublée par le feu qui vient s'imposer en tiers, et dont les couleurs et la nature mouvante empêchent toute sérénité.Je ne crois pas que Tristan aspire au feu (d'ailleurs, l'eau éteint le feu :o), il est attiré par le feu, mais le traverse (il ne se laisse pas consumer par lui), il va au-delà. Son idée serait plutôt d’atteindre l’élément manquant, de devenir air (les bulles, mais oui, les bulles !), léger, libre.Voilà, voilà. Je ne suis pas bien certaine que Wagner me réussisse.C.* confirmée plus tard par la lecture de l'argument du programme: "nous comprenons que le roi n'est qu'un homme, qu'il a été le premier amant de Tristan, et que "l'amour qui n'ose dire son nom" est aussi fort qu'un autre". C'est signé Sellars.

licida 03/11/2008 14:15

En fait quand je dis qu'il n'y a pas de Dieu, c'est de l'absence d'un Créateur dont je parle. Mais la lumière est clairement "numineuse" comme disait mon prof de latin. Et en y reflechissant, la vidéo et la mise en scene jouent la carte du syncrétisme religieux avec des références diverses (l'agenouillement, le baptême, l'immanence dans la nature, la résurrection, l'esperance...).
Je compte sur toi Caroline pour bien observer la vidéo, parce qu'avec le recul je me demande si je n'ai pas un peu simplifié le montage pour que cela colle avec l'interprétation que j'en dégageais laborieusement. Et comme je n'ai pas trouvé sur le net d'autres tentatives pour donner un sens précis à cette vidéo, je balbutie ;-)

licida 03/11/2008 13:51

Ah mais je n'ai pas dit qu'il n'y avait pas de religiosité, j'ai dis que Dieu était totalement absent, c'est très différent très chère.
Le sentiment religieux, la conscience d'une transcendance ne suppose pas forcément la présence d'un Dieu et quitte à parler de "new age" je vous rappelle que le bouddhisme n'est pas si new que cela. On peut faire référence à une religiosité sans tomber dans le new age qui n'est que la vulgarisation mercantile d'une théorie de l'immanence et on est ici très loin d'Era & Co.