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26 janvier 2009 1 26 /01 /janvier /2009 17:50

G.P. Telemann
Orpheus

(1726)




Dietrich Henschel Orpheus
Daphné Touchais Eurydice
Rainer Trost Eurimedes
Ann Hallenberg Orasia
Marc Labonnette Pluto
Camille Poul Ismène
Clémentine Margaine Ascalax
Caroline Meng Cephisa
Luanda Siqueira Die Priesterin
Aurélia Marchais Suivante d'Orasia
Dorothée Leclair Suivante d'Orasia

Opera Fuoco

David Stern  direction musicale
Jay Bernfeld  co-direction artistique, viol de gambe



J'aime de plus en plus Telemann. J'y ai mis du temps mais le déclic est finalement venu à l'écoute de la retransmission radio de La Patience de Socrate donné à la Villette: froideur de la salle? mauvais placement? frigidité du public berlinois ce soir là? routine de l'orchestre devant si peu d'enthousiasme? ineptie du livret? le spectacle berlinois m'avait ennuyé, mais cette retransmission radio me comble par ses qualités musicales. J'ai dépuis réussi à apprécier sa musique instrumentale (l'Akademie für Alte Musik Berlin l'a souvent enregistré pour Harmonia Mundi), mais je n'y retrouve que par touche l'invention débridée de ses opéras hambourgeois.
Car c'est aussi le genre qui me charme: encore peu connu, ce genre melant comique et tragique, inspiration française, italienne et allemande jusqu'à en mélanger les langues dans des livrets cosmopolites est absolument passionnant. Or si ce n'est par les disques de René Jacobs (qui a enregistré cet Orpheus et le Kroesus de Kaiser) ou quelques enregistrements de faible qualité, ce repertoire reste très négligé alors même qu'il est indispensable pour comprendre le génie syncrétique de Handel qui composa ses deux premiers opéras pour Hambourg (Almira, dont est tiré le célèbre air qui deviendra "Lascia ch'io pianga" dans Rinaldo; Nerone malheureusement perdu). On peut cependant trouver de nombreuses retransmissions radio d'opéras de Kaiser dont certaines finissent par être publiées (vient de sortir une Fredegunda chez Naxos). Enfin, must have, Sandrine Piau a récemment donné à Vienne un récital fabuleux exclusivement consacré à l'opéra hambourgeois avec des airs de Kaiser, Handel, Schürmann et evidemment Telemann, esperons qu'une tournée, si ce n'est un disque, est prévu.




Pour en revenir à Telemann, et sa production lyrique qui compte un nombre d'oeuvre qui a du dépasser la centaine et dont neuf seulement nous sont parvenues: cet Orpheus jouit d'un livret bien meilleur que celui de La Patience de Socrate, ici l'humour, l'inventivité délirante et la fantaisie ne déséquilibrent pas le drame: l'Acte I est celui de l'exposition et de la mort d'Eurydice, l'acte II la descente aux Enfers et l'Acte III celui de la mort d'Orphée et de la fureur d'Orasia. Car le livret innove par rapport au mythe: point d'Aristée trompeur ici, mais une reine magicienne ivre de jalousie et de vengeance, Orasia qui fait contrepoint à la diaphane Eurydice et victimise d'avantage Orphée qui devient le jouet d'une jalouse machination.
La musique est passionnante, pleine de brillants contrastes, se nourissant à toutes les cours d'Europe: fureur, lamenti et ariosi italiens de l'opera seria, choeurs à la française (avec même une citation de Quinault dans le choeur final des suivantes d'Orasia: "Esprits de haine et de rage! Démons! Obéissez-nous! Livrez à notre courroux l'ennemi qui nous outrage!") et dialogues à l'allemande, terreau du futur Singspiel. Changer ainsi de langue permet à Telemann de jouer sur la prosodie avec un bonheur constant, tout en échappant toujours au schématisme (par exemple certains choeurs sont chantés en allemand): cet Orpheus est une surprise renouvellée à chaque coin de portée.



Avec une version de référence discographique aussi parfaite que celle de René Jacobs, David Stern et son Opera Fuoco n'arrivaient pas en terra incognita, et n'ayant pas du tout gouté leur Semele de Handel ou leur Jour du jugement dernier de Telemann, j'avais quelques craintes (quelqu'un a-t-il entendu leur Jephta d'ailleurs? sorti au disque il y a peu et prévu au TCE dans quelques mois).

D'autant que distribuer Ann Hallenberg en Orasia ne va pas de soi du tout: au disque c'était Dorothea Röschmann et Sandrine Piau a chanté un de ses airs (non diffusé à la radio malheureusement) dans son récital viennois. Or voir les mezzo coloratures jouer les contraltos un peu trop souvent me gêne déjà, alors quand elles jouent les soprano, je boue et m'insurge. Mais je suis victime de mon propre schématisme pour classifier les tessitures: cette Orasia n'est pas un soprano colorature comme peut le laisser croire une partition hérissée de vocalises suraigues, mais bien un soprano grave qui sait s'aventurer dans l'aigu sur le modèle de la Strada del Po pour laquelle Handel composa souvent; et si Magdalena Kozena peut être une si belle Cleopatre, pourquoi Ann Hallenberg ne serait-elle pas une superbe Orasia?
Même si je connais les merveilles de son registre aigu, je reste stupéfait par sa performance: d'autant qu'elle avait semblé renoncer aux rôles trop haut pour sa voix en abandonnant la Fida Ninfa de Vivaldi, mais sans doute la fureur d'Orasia l'aura inspirée et séduite. Une chose est claire: même si les aigus sont là, ils ne sont pas toujours justes ni très stables, mais tel est le charme des montagnes russes: ça secoue! Et l'entendre parcourir avec une telle agilité une tessiture meurtrière fut grisant: on pourra toujours reprocher à certaines vocalises aigues d'être survolées, ou à certaines fins de phrases de sonner sourd, je le lui pardonne mille fois, c'est le prix à payer pour des tempi si rapides et casse-gueules. Ann Hallenberg a prouvé ce soir qu'elle aimait l'aventure, et cela fut payant! A coté on retrouve ses qualités habituelles mais qui n'ont rien d'ordinaire: prononciation exhaustive (et ce dans toutes les langues), engagement dramatique flamboyant qui, en un froncement de sourcil, fait oublier la version de concert et une aisance musicale qui ne cesse de m'etonner quand on voit le nombre de nouveaux rôles qu'elle aborde chaque saison.: comme si elle connaissait et jouait cette partition depuis longtemps.



A ses cotés, Dietrisch Henschel fait malheureusement pale figure: accent français à couper au couteau, timbre grisonnant, vocalises essouflées voire aboyées, ne reste qu'une projection consistante et un engagement dramatique qui, même s'il est sommaire, a le mérite d'exister. On a du mal à croire que cette voix là a pu séduire les bêtes féroces et les Enfers.

Daphné Touchais est par contre une Eurydice très bien chantante, un brin appliquée et froide (sa mort peine à émouvoir) mais qui réussit à donner à son court rôle le rayonnement nécessaire pour justifier l'amour conjugal d'Orphée, en contraste avec la passion déstructrice d'Orasia pour ce dernier.

Passés ces trois protagonistes (et encore Eurydice mérite à peine ce titre), tout n'est que second rôle, toujours très bien tenus: on aura remarqué le troublant Ascalax de Clémentine Margaine et la Cephisa un peu trop métallique de Caroline Meng. Le Pluto de Marc Labonnette a pour seul défaut de sembler un peu trop sympathique avant qu'Orphée ne chante. Et l'on retrouve Luanda Siqueira qui confirme le bien que j'avais pensé d'elle dans Cadmus et Hermione, j'aimerai vraiment l'entendre dans un rôle moins anecdotique.

Pour ce qui est de l'orchestre, j'ai finalement été agréablement supris: tous les musiciens sont très attentifs et ne ménagent pas leurs efforts pour raffiner aussi bien que pour donner tout l'allant nécessaire à cette partition bigarrée, mais la mayonnaise a toujours du mal à monter. Le son monte mais n'explose, n'emporte ni ne ravit jamais, les musiciens semblent avoir confiance en eux mais pas dans l'ensemble: la faute au manque de conception d'envergure du chef? à un manque de répétition? à la jeunesse relative de l'ensemble? Le fait est que si elle avait le soutien constant des musiciens, Ann Hallenberg pouvait bien peu compter sur la gestuelle du chef pour sa perilleuse aventure. Peut-être aussi l'effectif de l'orchestre était-il trop réduit: 21 musciens dont seulement 5 vents, cela reste assez chambriste on s'en doute (et Hallenberg a souvent couvert l'orchestre!). Quelqu'un connait-il l'effectif original de l'orchestre? Au final, rien d'indigne donc, un simple manque d'excellence que l'on ne ressent que par comparaison et que l'on regrette devant l'exploit d'Ann Hallenberg.

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Published by Licida - dans Représentations
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