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Il catalogo è questo

8 août 2006 2 08 /08 /août /2006 16:50

Voici une chanteuse que je connais très mal, mais voilà une presentation bajazetienne qui me donne envie d'en savoir plus.

Jennifer Smith, ou la voix de la mélancolie 

 

Militant pour son entrée dans le panthéon de céans, mais tenant à donner quelques gages, je vous présente une de mes idoles, si du moins ce terme convient à une personnalité aussi modeste et humaine quoique mystérieuse. Discographie jointe. 

 

On l’oublie, mais la soprano Jennifer Smith est portugaise !

Née à Lisbonne en 1945, de parents britanniques certes. Elle a expliqué un jour que son père exigeait de ses enfants qu’ils parlent à table dans une langue étrangère, variable selon les jours. Sauf erreur, la jeune Jennifer a étudié au lycée français de Lisbonne. Peu importe en définitive : c’est à ma connaissance une des dictions françaises les plus fantastiques, à la fois exacte et sensible, ce dont témoignent par dessus tout son Alcyone de Marais et des Nuits d’été méconnues avec Mackerras (enregistrées sur le vif). Ce qui est aussi certain, c’est qu’une attention précoce aux langues a sans doute fondé son sens fabuleux du texte, de l’éloquence du texte, qui en a fait une interprète exceptionnelle du répertoire baroque. 

 

Ses premiers disques, sauf erreur, ont été réalisés dans les années pour Erato, avec Corboz (impatronisé à la Fondation Gulbenkian de Lisbonne, justement) ou Paillard (Indes galantes et Motets de Lully). Sa réputation est d’abord celle d’une grande chanteuse d’oratorio, spécialisée dans le baroque, mais il convient de rappeler sa carrière à la scène, au service d’un répertoire diversifié. 

 

Débuts à Lisbonne dans la Voix du Ciel de Don Carlo, avec Boris Christoff en Philippe II.

Par la suite, elle s’est illustrée dans les grands Rameau : Télaïre avec le Bach English Festival Orchestra, Alphise dans la création aixoise des Boréades, Diane dans Hippolyte et Aricie toujours à Aix (elle était souveraine, entre majesté et second degré), et plus tard une Folie de Platée qui pulvérise la concurrence (et à laquelle Delunsch doit beaucoup de son inspiration). 

 

Mais sait-on qu’elle a chanté à la fois la Comtesse des Noces, Elettra (en concert à Lisbonne) et une Reine de la Nuit qui, selon plusieurs témoignages, était sidérante (du reste son enregistrement de Platée atteste les ressources de son suraigu) ? Minkowski, qui la vénère, lui avait aussi offert Marcellina à Aix : une composition comique de premier ordre... au moment même où elle chantait à Strasbourg une Ellen Offord bouleversante (m’a-t-on assuré) dans Peter Grimes. Remplaçant Martine Dupuy en 1992, elle a chanté à Paris (TCE, 1992 sauf erreur) une Iphigénie en Tauride inoubliable, peu après que Minkowski l’ait dirigée à Londres dans l’Alceste de Gluck. 

 

Là réside sans doute une composante essentielle de sa personnalité artistique : exceller à la fois dans le comique drôlatique (la Folie, la Diane d’Offenbach mais aussi le gamin des Trétaux de Maître Pierre de Falla) et dans l’élégiaque (ses Purcell en témoignent à eux seuls), jusqu’au tragique le plus pur (Alcyone au sommet). Villégier, qui avait travaillé avec elle dans Le Couronnement de Poppée à Nancy, seul opéra jamais dirigé à la scène par Gustav Leonhardt (elle faisait Drusilla), avait fait de sa participation à Atys la condition de son travail : elle alternait en Cybèle avec Guillemette Laurens, et je dois dire, pour avoir vu les deux, que Smith parvenait à une intensité tragique sans comparaison, plus inquiétante, et d’un geste impérieux, et quelle élocution ! Ce génie de l’économie, cette aptitude qui est la sienne à marier la pudeur au relief expressif la prédestinait à exceller dans la tragédie lyrique française. 

 

On pourrait hasarder, sans faire de la psychologie à deux sous, que c’est une forme de mélancolie qui constitue peut-être le fonds commun de ce génie comique et de cette dignité tragique. Du reste, cette voix, qui semble sortir entourée d’un halo de mystère, phénomène sonore tout à fait étonnant, semble aussi à l’aise dans les mouvements pathétiques que dans une dimension contemplative toujours habitée d’une merveilleuse tension expressive. La résonance profondément humaine de son chant, à la fois méditatif, élégant et inquiet, de son chant en ferait presque oublier la maîtrise superlative de l’instrument : elle me fait un peu penser à Grümmer de ce point de vue. À la fois évanescente (mais jamais floue) et intense (mais jamais extérieure, quoique capable d’étincelles dans la comédie). Le timbre s’est sans doute terni ces dernières années, mais la poésie dont rayonne la voix semble inaltérable, comme cette dimension d’intériorité qui fait d’elle une des plus admirables voix de la solitude.  

 

J’ai plusieurs souvenirs d’elle en concert particulièrement forts. D’abord, le Plaisir dans Il Trionfo del Tempo de Haendel (Paris, Église Notre-Dame-du-Travail, c’était la première fois que j’entendais Minkowski d’ailleurs), et je crains qu’elle m’ait gâché l’oreille pour les autres dans cette partie (Bartoli a plus d’éclat et de couleurs, mais n’a pas ce mystère ni cet effroi). Puis Theodora de Haendel (à Lourdes !), toujours avec Minkowski et Gérard Lesne : malgré une acoustique aussi atroce que le style de la basilique, je ne suis pas près d’oublier ce qu’elle exhalait dans la scène de la prison. Plus tard, à Beaune, elle chantait Marie dans La Resurrezzione et ouvrait les ailes de la nuit et du mystère dans son premier air, et elle m’a cloué avec son dernier récitatif. 

 

Enfin, il y a 3 ou 4 ans, au Festival de Cordes-sur-Ciel (dans le Tarn), en hommage à Olivier Greif disparu, elle reprenait l’imposant cycle de mélodies qu’elle a créé et enregistré, sur des poèmes anglais des XVIIe et XVIIIe siècles, Chants de l’âme. Ce fut ce qui s’appelle une expérience. Toujours ce halo de mystère, et cette charge spirituelle dans l’éloquence du chant. Dans ce même concert, elle chantait le tout simple « The Salley Gardens », air irlandais arrangé par Britten, et le temps s’arrêtait, et on se trouvait bouleversé sans bien savoir pourquoi. 

 

Bref, c’est vraiment à mon sens une des plus grandes interprètes des dernières décennies, et aussi dans la mélodie justement. On a peu de témoignages d’elle dans ce répertoire, et c’est dommage, si j’en juge par des Brahms et des Wesendonck que j’ai entendus par elle (génie de la mélancolie, toujours). Son disque des Nuits d’été live est à entendre absolument (hélas très mal distribué et tôt supprimé). Parmi ses récents enregistrements, des Fauré dans l’intégrale Hyperion en cours (c’est à elle que revient La Chanson d’Ève). 

 

Et maintenant, attendons sa Phébé dans Castor et Pollux avec Gardiner, pour elle qui fut inoubliable en Télaïre.  

 

******************  

 

DISCOGRAPHIE DE JENNIFER SMITH

(j’indique les priorités par des astériques) 

 

1) OPÉRA ET ORATORIO

ARNE, Alfred (Eltruda, Edith), dir. McGegan (DHM)

BACH, Cantate de la chasse, dir. R. King (Hyperion)

*CARISSIMI, Jephté (la Fille de Jephté), dir. Corboz (Erato) 

CHOSTAKOVITCH, Le Nez, dir. Jordan (Cascavelle)

COLLIN DE BLAMONT, Didon, dir. Minkowski (Cantates françaises, Archiv)

*FALLA, Les Trétaux de Maître Pierre (le Truchement), dir. Rattle (Decca) 

HAENDEL, Amadigi (Oriana), dir. Minkowski (Erato) 

*HAENDEL, L’Allegro, il penseroso ed il Moderato, dir. Gardiner (Erato) 

*HAENDEL, Il Trionfo del Tempo (Piacere), dir. Minkowski (Archiv) 

*HAENDEL, La Resurrezzione (Maria), dir. Minkowski (Archiv) 

*HAENDEL, Hercules (Iole), dir. Gardiner (Archiv) 

*HAENDEL, Ottone (Gismonda), dir. King (Hyperion) 

HAENDEL, Serse (Romilda), dir. McGegan (Conifer) 

HAENDEL, Messiah, dir. Malgoire (CBS, seuls des extraits sont parus en CD)

LULLY, Phaéton (Théone), dir. Minkowski (Erato) 

*MARAIS, Alcyone (rôle-titre), dir. Minkowski (Erato)

MONDONVILLE, Titon et l’Aurore (Palès), dir. Minkowski (Erato) 

MONTEVERDI, L’Orfeo (Proserpina), dir. Medlam (Virgin) 

MOZART, Davide penitente (2nd soprano), dir. Devos (Erato)

*OFFENBACH, Orphée aux Enfers (Diane), dir. Minkowski (EMI)

PURCELL, King Arthur, dir. Gardiner (Archiv) 

PURCELL,  Fairy Queen, dir. Gardiner (Archiv) 

PURCELL, The Indian Queen, dir. Gardiner (Erato) : écouter absolument le Song « They tell us »

PURCELL, The Tempest, dir. Gardiner (Erato) : là, écouter l’air « Halcyon Days »

PURCELL, Ode à sainte Cécile, dir. Gardiner (Erato) 

PURCELL, Odes « Come, ye, sons of art », « Welcome to all the Pleasures », dir. Pinnock (Archiv)

RAMEAU, Les Indes galantes (l’Amour, Fatime, Phani, Zima), dir. Paillard (Erato)

RAMEAU, Castor et Pollux (Télaïre), dir. Farncombe (Erato) [version de 1754, on gagne donc l’air : « Éclatez, mes justes regrets »]

RAMEAU, Naïs, dir. McGegan (Erato) : elle chante à peine :-(

*RAMEAU, Les Boréades (Alphise), dir. Gardiner (Erato)

*RAMEAU, Platée (la Folie), dir. Minkowski (Erato) 

STRAVINSKI, Pulcinella, dir. Rattle (EMI) 

STÜCK, Héraclite et Démocrite, dir. Minkowski (Cantates françaises, Archiv)

VERDI, Rigoletto (la comtesse Ceprano), dir. Rudel (EMI)

 

2) MUSIQUE LITURGIQUE 

 

BACH, Messe en si & Magnificat, dir. Corboz (Erato)

BACH, Messe en si, dir. Brüggen (Philips) 

BONTEMPO, Requiem, dir. Corboz (Virgin) 

BURGON, Requiem, dir. Hickox (Decca) 

CHARPENTIER, Messe des trépassés, dir. Corboz (Erato)

CHARPENTIER, Miserere des jésuites, dir. Corboz (Erato)

*HAENDEL, Motet « Silete venti » (avec la cantate « Cecilia, volgi un sguardo »), dir. Pinnock (Archiv)

HAYDN, Missa Cellensis, dir. Guest (Decca)

LULLY, Te Deum & Dies irae, dir. Paillard (Erato)

MONTEVERDI, Vêpres de la Vierge, dir. Corboz (Erato)

MOZART, Motets et offertoires, dir. Peire (Forlane) : elle chante « Veni, Sancte Spiritu » K. 47, « Exsultate, jubilate » K. 165, « Sub tuum praesidium » K. 198, « Regina cœli » K. 276.

MOZART, Requiem, dir. Atzmon (Carlton) 

VIVALDI, Gloria & Magnificat, dir. Corboz (Erato)

VIVALDI, Dixit Dominus & Beatus vir, dir. Cleobury (Decca)

VIVALDI, Gloria à 3 voix, dir. Pinnock (Archiv) 

 

3) MADRIGAUX ET MÉLODIES 

 

*BERLIOZ, Les Nuits d’été & Le Jeune pâtre breton, dir. Mackerras (BBC)

FAURÉ, Intégrale des mélodies, Gr. Johnson (Hyperion, 4 vol. parus) : elle chante La Chanson d’Ève dans le vol. 4

*GREIF, Chants de l’âme, avec Greif au piano (Triton)

MORLEY, The Triumphs of Oriana, avec le Pro Cantione Antiqua (Archiv) 

English Madrigals (IMP)

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Bajazet - dans Artistes
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commentaires

DavidLeMarrec 11/08/2006 19:31

Merci pour la présentation ! Oui, la voix est assez stridente, c'est indéniable (et à l'occasion pénible, par exemple dans sa Théone de Phaëton). Plus à son aise dans le répertoire plus tardif, il me semble.

Bajazet 11/08/2006 01:32

Tu parles décidément très bien des voix, Aladin, très judicieusement, c'est un régal. :-)
La voix n'est pas forcément séduisante, mais je suis très sensible, outre au "halo" dont je parlais, à la manière dont elle joue d'un aigu volontiers agressif dans les moments dramatiques.
Au début, c'était encore un peu neutre (c'est encore un peu le cas de sa Fairy Queen, qui date de 1981), comme les premiers disques de Lynne Dawson la montrent encore un peu verte.
Or justement, si Dawson a un peu hérité de ses emplois haendeliens (dans Iole par exemple, avec une voix plus ronde, plus chaude aussi), la cadette n'a pas ce mordant et ce sens aigu du mot à un tel degré.

Disons que je suis subjugué chez Smith par cette manière — qu'a aussi Antonacci par exemple, dans un genre très différent — de donner l'impression que le chant est d'abord l'apothéose des mots, ou plus exactement le prolongement admirable de la parole.

Pour découvrir, je conseille en priorité son Hercules avec Gardiner (l'air du dernier acte "My heart with tender pity swells" est sublime) et l'acte IV d'Alcyone, qui est sidérant.

Aladin 11/08/2006 01:12

Je l'ai vue dans "La fée Urgèle" à l'opéra-comique dans la mise en scène de Villégier, ce dont je ne me souviens que très peu.
 
Par contre, l'année suivante je l'ai entendue dans un récital de mélodies françaises à Strasbourg et là, j'ai été conquis. Je me rappelle d'une voix pas apollinienne, ni voluptueuse, mais pleine d'intelligence, de sobriété, de sens du mot, et un registre aigü lumineux, très haut en "tête", très vertical, si je peux m'exprimer ainsi, un peu comme celui de Valérie Masterson ou d'Arleen Auger.

Bajazet 08/08/2006 21:26

Le Chevalier Dansant vient de me dire qu'il ne supportait pas la voix de J. Smith. Ce n'est pas le premier. Vous voilà avertis !

Dans Fairy Queen (Gardiner), elle chante l'air de la Nuit et la fameuse "Plainte" de 7 mn.

Sinon, j'ajoute qu'elle chante également le cycle "Le Jardin clos" dans l'intégrale Fauré en cours (c'est dans le vol. 2)

Bajazet 08/08/2006 17:12

J'ai aussi trouvé trace d'un Artaserse de Taradellas (Venise, 1744), dont elle a chanté le rôle-titre à Barcelone sous la direction de Rousset en 1998.