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Il catalogo è questo

21 octobre 2006 6 21 /10 /octobre /2006 16:10

Richard STRAUSS / Hugo von HOFMANNSTHAL

La Femme sans ombre

Direction musicale : Pinchas Steinberg
Mise en scène : Nicolas Joel
Décors : Ezio Frigerio
Costumes : Francesca Squarciapino
Lumières : Vinicio Cheli

 

 

L’Empereur : Robert Dean Smith, ténor
L’Impératrice : Riccarda Merbeth, soprano
La Nourrice  : Doris Soffel, mezzo
Barak : Andrew Schrœder, baryton
La Femme de Barak : Janice Baird, soprano
Le Messager des Esprits : Samuel Youn, basse
La Voix du Faucon / Le Gardien du Seuil : Silvia Weiss, soprano
L’Apparition du jeune homme : Martin Mühle, ténor
Une Voix d’en-haut : Qiu Lin Zhang, alto
Le borgne : Hans-Peter Scheidegger, baryton
Le manchot : Gregory Reinhart, basse
Le bossu : Ricardo Cassinelli, ténor
Les 3 servantes : Gersende Dezitter, Zena Baker, Elsa Maurus


Chœur et Maîtrise du Capitole
Orchestre du Capitole

Toulouse, Théâtre du Capitole, 18 octobre 2006

  

***************************************

  

Dernière représentation de la série dans un théâtre plein à craquer et très grand succès pour ce qui constitue globalement une réussite exceptionnelle, musicalement surtout. Tous les rôles, à une exception discutable près, trouvent des interprètes admirablement adéquats, jusque dans les petits rôles : Youn est un Messager tellurique, Sylvia Weiss donne à la Voix du Faucon un grand pouvoir d’évocation, et Martin Mühle est sensationnel de beauté vocale et d’ascendant (et accessoirement propre à incarner scéniquement ce fantasme commandé qu’est l’apparition du jeune homme). Pinchas Steinberg, habitué des lieux pour Wagner et Strauss, offre un mélange de tension et de netteté au service du tranchant des passages les plus dramatiques comme des lignes chambristes des passages méditatifs, et jamais il ne couvre les chanteurs, veillant à ne pas saturer une acoustique flatteuse. Du grand art, dont la fin de l’acte I et celle, apocalyptique, de l’acte II, ou encore le monologue de l’Empereur à la fauconnerie, auront offert des exemples impressionnants. 

 

Rarement la collaboration de Frigerio et Squarciapino au Capitole aura donné un résultat aussi convaincant. L’opposition du monde d’en-haut et du monde d’en-bas qui structure le livret et le sens même de la fable est représentée par un basculement ingénieux du décor, constamment utilisé dans les 3 actes avec modifications selon les tableaux. Le spectacle présente ainsi à la fois une grande cohérence et un caractère évolutif particulièrement sensible pour les scènes du monde des Esprits.

Au lever du rideau, situé sur la terrasse du palais impérial, un cube minéral monumental (Frigerio aime ça manifestement) est rempli symétriquement par quatre volées de degrés qui alternent au sol avec de grandes grilles carrées, sortes de soupiraux qui suggèrent le monde des humains, celui de la sueur et de la servitude dont la teinturerie de Barak, flanqué de ses frères infirmes, est l’allégorie. On retrouvera ces grilles carcérales en ombres portées au début de l’acte III quand Barak et sa femme se désolent séparément (et symétriquement). Lorsque la Nourrice descend avec l’Impératrice dans le monde des humains, les escaliers s’élèvent pour former le toit de l’antre de Barak, espace noirâtre éclairé en fond de scène par trois grandes ouvertures rondes, en hauteur, d’où émane une lumière désolée et surtout d’où vient tomber par moments ce qu’on devine être des paquets de tissus trempés, agrégés les uns aux autres en morceaux informes, de sorte que ces rejets excrémentiels, résidus du monde du travail, reçoivent une charge symbolique qui est une trouvaille particulièrement heureuse. À la fin de l’acte II, pour la scène de cataclysme (« Übermächte sind im Spiel ! » crie la Nourrice ), c’est une brume tourbillonnante que crachent avec fureur les trois trouées rondes : spectacle magnifiquement réglé.

Si au cours des va-et-vient entre les deux mondes, la teinturerie ne change guère, en revanche la scène d’en-haut présente des métamorphoses fort bien conçues, qui en laissant la structure de départ parfaitement reconnaissable, ajoutent des éléments toujours plus monumentaux, librement inspirés du Jugendstil, mais sans l’excès qu’on pouvait craindre. La scène de la fauconnerie reprend le décor d’escaliers initial mais avec trois piliers plans disposés symétriquement, avec effet d’écume bleuâtre dans leur partie haute. L’arrivée de l’Impératrice au Temple reprend une partie des escaliers, surplombée par la double porte, tandis que pour le grand monologue « Vater, bist du’s ? » la scène semble avoir dilaté la structure en degrés, surmontée du trône et encadrée par deux énormes piliers bombés décorés de motifs floraux à la Klimt qui permettront grâce aux éclairages des variations de couleur et de climat pour toute la seconde partie de l’acte III. C’est alors que le monde d’en-haut se pare de couleurs chaudes, alors que depuis le début c’était un clair-obscur lunaire, dans les bleus, gris et violets, qui régnait. Ce jeu sur les éclairages et le clair-obscur me semble d’ailleurs une réussite du spectacle en ce qu’il met en valeur les climats de rêve ou d’effroi essentiels à cet opéra : par comparaison, la mise en scène d’Andreas Homoki au Châtelet il y a 12 ans péchait par le choix systématique d’une lumière blanche et crue. De façon générale, la machinerie du merveilleux est excellement réalisée, avec une grande beauté plastique : Nourrice emportée sur sa barque, apparitions tentatrices à l’acte II, scène narcissique du miroir.

  

Bref, le spectacle a le mérite (souvent souligné) de la lisibilité, jouant la carte d’un merveilleux raffiné. On n’en est que plus surpris et déçu de trouver la Teinturière rivée à sa TV, assise sur une chaise de camping, feuilletant un magazine pour bovary moderne, fumant et descendant une bouteille de whisky avec affectation… Comme dans le récent Crépuscule des dieux toulousain, où les Nornes étaient des SDF avec caddy déglingué et vieille TV, on se demande ce que cherche exactement Nicolas Joel, en dehors du cliché non seulement grossier mais hétérogène au reste du spectacle (Barak et ses frères ont l’air de sortir des bas-fonds de Dickens ou de la forêt de Sherwood, eux !). L’image est particulièrement appuyée puisque le spectateur doit essuyer les grimaces de Janice Baird en pauvresse frustrée non seulement à l’acte I mais encore au II. Je sais bien qu’il faut faire quelque chose de la Teinturière scéniquement, mais pour le coup on n’est pas loin de tomber dans une simplification assez grossière dont le personnage finit par pâtir, sans parler de l’incohérence esthétique. 

 

Cela dit, la faiblesse du spectacle réside dans la défaillance de la direction d’acteur : refrain connu. Les interprètes de l’Empereur et de l’Impératrice ont beau être vocalement fantastiques (du point de vue de l’art du chant et de la beauté vocale, ils dominent la distribution à mon sens), ils sont aussi assez gauches scéniquement, surtout lui, et on les sent livrés à eux-mêmes. Le prix de la présence scénique revient cependant à la Nourrice  : le rôle est certes payant théâtralement, mais on sent chez Doris Soffel un investissement dramatique permanent, un port admirable, et une réelle finesse dans la gestuelle maléfique requise. La prestation de Janice Baird me laisse en revanche sceptique, j’y reviendrai. 

 

Venons-en à l’interprétation vocale. Peu applaudi au rideau final (le rôle n’est pas payant comme d’autres, de fait), Robert Dean Smith m’a paru exceptionnel : la voix est solide mais jamais lourde ni forcée, le chant musical, précis et nuancé (j’ai rarement entendu le monologue du II aussi magistralement chanté). L’allemand est d’une netteté parfaite. Il a juste ce qu’il faut d’héroïsme, mais aussi et surtout cette délicatesse expressive absolument nécessaire. Il forme ainsi un couple particulièrement assorti avec Riccarda Merbeth, qui a offert pour moi la performance vocale la plus accomplie de la soirée. Ce qui peut gêner (c’est le cas d’une amie rencontrée à l’entracte), c’est sa prudence : l’actrice est certes timide, mais on sent peut-être trop qu’elle négocie ses sauts de registre vertigineux dans le suraigu en les préparant soigneusement, comme un athlète attend avant de se lancer. Le suraigu, parfaitement assuré, ne transperce pas non plus comme une torche : les amateurs de sensations fortes seront déçus. En conséquence, on peut trouver qu’il lui manque cette flamme et cette fièvre qui rendent Rysanek inoubliable. Et pourtant… le timbre, idéalement lumineux, juvénile et moelleux (volupté à lui seul !), rappelle parfois la toute jeune Rysanek, ou plutôt une sorte d’hybride de Rysanek et de Reining. Eh oui, j’ose le dire : après une entrée un peu en retrait, l’art de Merbeth à l’acte III m’a rappelé Maria Reining. Si elle n’a pas ce feu et cet effroi qu’exhalaient Varady ou Rysanek, la splendeur juvénile et confiante de la voix, un chant d’une tenue et d’un naturel impressionnant, la rondeur « blonde » de la voix, quelque chose aussi de vulnérable et d’immédiatement touchant. Le monologue dans le Temple a été un sommet musical et poétique. 

 

La Nourrice de Doris Soffel, quant à elle, est un régal. Je connaissais cette mezzo par des disques de musique sacrée naguère ( la Messe de Ste-Cécile de Haydn avec Popp, Moll et Kubelik), je savais qu’elle avait remplacé Rysanek morte en Clytemnestre à Salzbourg (elle avait essuyé des critiques peu flatteuses), je ne m’attendais pas à une incarnation aussi forte. Son gros point faible, c’est le grave qu’elle n’a pas : même en parlando, que c’est dur… Mais pour le reste, la caractérisation, l’intelligence, le refus de l’univocité, le mélange d’âpreté saisissante et de nuances insinuantes, elle s’approche de près de ce qu’on imagine de Fassbaender dans le rôle. Vraiment une incarnation de première force. 

 

Enfin, le couple des humains est assez nettement contrasté. C’est un peu la configuration Fischer-Dieskau/ Borkh dans le live de Keilberth (DG) : un baryton assez léger apparié à une Elektra. Andrew Schrœder a souvent chanté au Capitole (Billy Budd, Onéguine, Mandryka la saison dernière) : si sa voix n’a pas l’âpreté ni la noirceur qu’on associe généralement au rôle (voir Schöffler ou Berry), il s’impose par l’humanité, la douceur douloureuse et la tenue musicale du chant (la ligne !). C’est magnifique. La voix passe d’ailleurs sans problème mais sans éclat : mais l’éclat est-il une qualité première ici ?  

 

Reste le cas de Janice Baird, grande triomphatrice au rideau final, et qui une fois de plus me laisse très perplexe. Grande voix, projection phénoménale, femme svelte et séduisante ; dans l’aigu, c’est magnifique, un peu métallique comme il sied à un soprano dramatique mais d’une liberté et d’une aisance que n’avait guère Varnay (que sa voix peut en effet évoquer parfois). Mais ce qu’avait Varnay, pour garder cet exemple, et qu’elle n’a désespérément pas, c’est la noblesse et la tenue vocale. J’avoue une allergie chronique aux sonorités de Baird dans le grave et le bas medium : ça sonne hommasse, gros, grossi, assez vulgaire, et en conséquence le texte devient incompréhensible (son allemand est par ailleurs très moyen). Qu’on ne vienne pas me dire que la femme de Barak est une pauvresse en haillons et que donc… Ce manque de classe déparait déjà sa Brünnhilde. Qu’en sera-t-il de son Isolde ? On verra bien : personnellement, je n’irai pas vérifier, mais entendre Baird se débattre avec les grandes phrases lyriques de la Teinturière à la première scène du III, ici dépourvues de ligne (constamment hâchée), d’élégance et perdant parfois la justesse, ne prédispose pas à l’optimisme.

Mais le problème n’est pas seulement vocal, il touche aussi au jeu scénique de l’interprète. On va répétant que c’est une bête de scène, que sa présence est stupéfiante, etc. Je m’estime d’autant plus à même de juger que j’ai vu Gwyneth Jones dans le rôle. Or c’est peu dire qu’elles ne boxent pas dans la même catégorie : le jeu de Baird relève plus souvent du cinéma muet le plus convenu que de l’art de la tragédienne. Il est d’ailleurs étonnant que ses mouvements corporels soient si raides, et sonnent si j’ose dire faux, mais passons. Ce qui est fondamentalement gênant, c’est l’impression d’assister à une gamme binaire d’expressions de sitcom : je fais la gueule / je souris à la caméra. À preuve, son jeu à la fin du II, sourire large et béat « à l’américaine », passe par trop à côté de l’humanité du caractère et de son ambiguïté. Manque d’humanité, tout simplement : une belle femme, dotée d’une grande voix, fait un numéro un  peu épais. Disons que l’organe a englouti le personnage. Quitte à paraître excessif, je soupçonne en fait qu’elle n’est pas très intelligente, ni musicalement, ni dramatiquement. Cela ne change rien de toute façon au fait qu’elle est la plus applaudie, venant recueillir les acclamations avec une complaisance appuyée.

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Published by Bajazet - dans Représentations
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commentaires

michel 29/01/2007 07:43

J'ai écouté plusieurs versions de cette Frau, et j'avoue que même Birgit Nilsson a parfois des prononciations un peu difficiles; et elle ne sera pas taxée de médioctité, je pense.
De là à parler de vulgarité et de grossièreté,je vous trouve bien durs et péremptoires à une époque où nous avons si peu de chanteuse à ce niveau.

Bajazet 28/01/2007 17:26

Personne n'a encore porté plainte contre J. Baird pour coups et blessure, c'est rassurant.

Disons que cette cantatrice suscite des réactions diverses (c'est parfaitement normal), et que la vigueur des griefs qu'elle peut essuyer çà et là sont à la mesure de l'hystérie de ceux qui l'exaltent comme la merveille du monde.

Quant à la question de la compréhension de l'allemand : le Chevalier des Grieux vous répondra s'il le souhaite.
Le problème, de mon point de vue, n'est pas dans le mot à mot (on peut espérer en effet qu'elle comprend le vocabulaire allemand, vu son répertoire) que dans l'expression vocale en rapport avec le contenu du texte qui définit le personnage. C'est ce rapport qui est, à mon avis, défaillant. Il est vrai aussi que le texte de Hofmannsthal n'est pas forcément limpide. Autrement dit, on peut avoir un époux d'Allemagne et vivre en Allemagne sans nécessairement avoir une perception fine du texte poétique et dramatique. Et inversement.

Michel 28/01/2007 17:08

J'ai du mal à comprendre cette attaque en règle contre Janice Baird.
Quant à dire qu'elle ne comprend pas un quart de l'allemand qu'elle chante, j'en serais bien étonné: son époux est allemand et elle réside à Berlin!!
J'étais à la représentation du 12 octobre, et j'ai reçu un grand coup au ventre de Janice Baird et aussi des autres protagonistes: l'impression d'avoir assisté à un grand évènement!

Bajazet 29/10/2006 16:47

Lu sur Giocoso, à propos du format vocal de la Teinturière :

"Ce n'est pas pour rien qu'à ses débuts on souhaitait que Rysanek chante la Farberin et non pas la Kaiserin.
Ce n'et pas pour rien non plus que Ludwig ou Behrens dominent à mon sens la discographie: les autres, Nilsson incluse, en donne un portrait de femme acariâtre complètement à contre-sens. La Farberin est une femme frustrée mais sensuelle, jeune et désireuse de vivre, pas une harpie furieuse et ménopausée."

Je souscris totalement ! Si j'ai mis en cause la caractérisation scénique de Baird (actes I et II), c'est précisément parce qu'elle en faisait cette femme acariâtre univoque, dépourvue de ces mouvements contradictoires, de cette humanité qui font l'intérêt du personnage.
J'imagine d'ailleurs que si Lotte Lehmann a créé le rôle, cela en dit beaucoup sur la conception du rôle qu'avaient les auteurs.

Bajazet 29/10/2006 13:47

J'ai réécouté cet opéra avec un grand plaisir. Autant j'étais fou de Richard Strauss il y a 20 ans, autant maintenant je n'écoute plus guère ses opéras (sauf Ariane de temps en temps, et Salomé à fond dans la voiture quand je roule par nuit de lune, raaaah).

Je me suis souvenu d'une émission radio où Tubeuf faisait remarquer que dans le grand monologue de l'Impératrice à l'acte III (Merbeth était vraiment magnifique !) le solo de violon introductif exploitait le filon de la Méditation de Thaïs. Je ne sais trop quoi penser de cette considération.

Un extrait des adieux de l'Impératrice à la Nourrice ("Aus unsern Taten…") :
"C'est de nos actes que s'élève le jugement, c'est de nos cœurs que retentit la trompette qui nous y invite."