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Il catalogo è questo

24 octobre 2009 6 24 /10 /octobre /2009 20:25
Clément a repris son clavier en main! Merci à lui.



L’actualité de la rentrée met en regard plusieurs récitals comprenant des airs de Porpora. Loin de se lamenter sur la présence de doublons, on se félicite de pouvoir comparer deux interprétations, luxe rare dans ce répertoire ! Ainsi, les sopranos Simone Kermes, Karina Kauvin et la mezzo Cecilia Bartoli ont chacune livré un nouvel enregistrement : nous nous pencherons sur les deux derniers.

L’album Sacrificium développe un généreux « concept », à la manière d’Opera proibita : il s’agit d’explorer l’univers des castrats au XVIIIe siècle, avec un commentaire historique, social et musical abordant l’essentiel du sujet, une présentation musicale des airs et quelques pages à visée encyclopédique dont les entrées comprennent quelques chanteurs, compositeurs ou thèmes du domaine. Pour la notice d’un disque, et sans approcher l’intérêt du livret écrit par R. Jacobs et R. Stroehm dans le Farinelli Arias de Genaux chez Harmonia Mundi, les informations sont à la fois riches et précises, le ton simple et sans sensationnalisme. Certes, il ne s’agit pas d’un ouvrage spécialisé mais d’une entreprise de vulgarisation fort bien réalisée ; tout juste peut-on regretter que les extraits d’opéras ne soient pas replacés dans leur situation dramatique.

Le programme est assez bien composé et la musique séduisante de bout en bout. Toutefois, le système bien rodé d’une alternance adagio / allegro à peine saupoudrée d’airs de demi caractère touche ici à ses limites : il me semble que la cantatrice et son conseiller musical (Sergio Ciomei) se sont laissés griser par la surenchère démonstrative. Il est vrai que l’objectif de proposer, d’une part, une majorité d’inédits, d’autre part, les airs les plus difficiles dans chaque genre et les plus poignants, a dû imposer une très sévère sélection dans l’océan de partitions encore inédites et dignes d’être interprétées. On a évidemment fini par ne sélectionner que des paroxysmes vocaux et dramatiques, et les climax qui se succèdent implacablement finissent par s’annuler mutuellement. En regard des autres pages, certains airs qui constitueraient les sommets d’un opéra paraissent ici d’un moindre intérêt, surtout lorsque l’expressivité du torrent de vocalises fait sensiblement défaut. Qu’on ne se trompe pas néanmoins : individuellement ce sont des arias remarquables.


Farinelli et Metastasio


On n’a guère envie de chipoter sur le chant de Cecilia Bartoli tant son enthousiasme est communicatif, d’autant qu’Il Giardino Armonico n’est pas en reste avec une précision appréciable et une énergie bien dosée. Les réserves ne sont pas nouvelles : le timbre est plus ou moins aminci selon les airs, mais demeure beau (on touche là au subjectif) sauf dans un bas medium sourd et des aigus toujours plus petits qui ont de surcroît perdu un peu de la qualité laiteuse des débuts sopranisants (Sifare de Mitridate). La vocalisation est constamment di forza (ce qui n’est pas toujours un mal) et le trille très marqué mais souvent peu élégant, au service d’une expression souvent juste que l’on pourra néanmoins trouver trop appuyée selon les extraits.

Quoi qu’il en soit, le disque débute par une réussite, avec l’impétueux Come nave in mezzo all’onde de Porpora. L’orchestre tonitrue et Bartoli vocalise avec une malicieuse assurance collant parfaitement avec le texte, sorte de déclaration d’amour rassurante en grand attelage d’air de tempête. Porpora est particulièrement bien servi par le disque avec cinq arias pour Farinelli ou Caffarelli. Le lamento Parto ti lascio o cara de Germanico in Germania est plutôt pudique d’expression jusqu’à ce que la voix se colore en formules entêtantes explorant l’aigu ou le grave, avec une grâce rappelant Alto giove. Usignolo sventurato et ses superbes bois offrent une parenthèse de demi caractère bienvenue dans le disque, mais les gazouillis de rossignol pour exprimer la mélancolie m’ont toujours semblé peu convaincants, au-delà du pur plaisir vocal : qu’on songe à Quell’ usignolo de Giacomelli, même si Porpora a des exigences moins démesurées.

La haute bravoure de In braccio a mille furie et de Nobil onda n’apparaît pas comme ce qu’il y a de plus convaincant au disque. L’orchestre est magnifique et expressif dans les deux pages, mais le tempo du premier empêche un peu de la chanteuse de déclamer avec force les premières phrases syllabiques, pour ensuite s’enflammer en longs traits sur les divers foyers que l’orchestre semble allumer. La ritournelle du second est grandiose, mais Bartoli, voulant jouer la carte de la légèreté certes suggérée par le texte, amincit sa voix au point qu’on a parfois l’impression d’entendre un pois sauteur dans un catalogue de coloratures. Une Nobil onda bien primesautière, surtout pour une noble prisonnière… La faute en revient certainement à Porpora, et nous reviendrons sur l’air dans le disque de Gauvin.


Felice Salembini


Autre élève de Porpora, Salimbeni est représenté par deux pages de Graun, Misero pargoletto et Deh, tu bel Dio d'amore... Ov'è il mio bene? créées à Berlin. On découvre une fois de plus l’œuvre d’un excellent compositeur, certes pas des plus novateurs mais retrouvant ici sa meilleure inspiration dans les airs lents et dénués d’exhibitionnisme vocal à l’instar du lamento de son Orfeo (pour Carestini) ou de Dal inflessebil sorte de Montezuma (pour Amadori). Salimbeni a également chanté à Vienne à partir de 1731, mais c’est pour Farinelli, en visite à Vienne en 1732, que Caldara a écrit deux oratorios sur des textes du caro gemello du castrat, Metastasio. Ces pages, Profezie, di me diceste et Quel buon pastor son io figurent parmi les plus belles du disque et offrent une belle respiration stylistique et vocale : Caldara compose dans un style ancien loin des extravagances des Napolitains, avec une irisation harmonique digne des maîtres du contrepoint. Il est intéressant de constater comment ce compositeur économe a servi la voix stupéfiante de Farinelli : le résultat est splendide et dispense une réelle émotion, d’autant que Bartoli chante avec une relative simplicité. Après le bouleversant Vanne pentita d’Opera proibita, la cantatrice retrouve ce compositeur avec bonheur dans deux nouveaux airs exprimant le renoncement, doublé d’une dimension christique pour le second, qui clôt le premier disque – faut-il aussi voir dans Abel chantant son sacrifice pour son troupeau (à ne pas lire au premier degré !) la figure de Bartoli toute entière à son sacerdoce musical ? Caldara excelle en tout cas à peindre avec une évidence poignante et une grande pudeur les climats mélancoliques d’un renoncement empreint de tendresse mystique.


Francesco Araja


L’air de bravoure d’Araja ainsi que Son qual nave de Broschi marquent des sommets de difficulté à placer aux côtés de Qual guerriero in campo armato de Broschi. Le second est cependant plus décoratif et Bartoli le chante avec tout le brio d’un air de concert : en ce sens, c’est pleinement réussi avec des variations à couper le souffle qui diffèrent de ce qu’elle a déjà chanté dans cet air. Cadrò ma qual si mira est cependant autrement expressif, ce qui n’est pas le cas du seul air de Vinci du disque : souffrant d’un emploi excessif de la machine à tonnerre qui morcelle encore les motifs, l’air fulminant Chi temea Giove regnante juxtapose à l’infini de longues formules qui me semblent un peu vaines, bien que très belles : on est loin du magnifique Vo solcando un mar crudele (hors version Kermes hélas) pour Carestini ou encore des airs pour Scalzi dans Partenope, et l’on sent le jeune Farinelli soucieux d’étaler sa technique. Les airs de Caldara semblent au contraire mettre en pratique le célèbre commentaire de Charles VI au castrat : « [votre virtuosité ne fait] que surprendre ; il est temps pour vous de songer à plaire ; vous êtes trop prodigue des dons de la nature : si vous voulez toucher les cœurs, il vous faudra prendre un chemin plus direct et plus simple. » On le comprend ici.

Enfin, excellente idée de mettre en perspective deux pages aussi connues que Ombra mai fu de Handel, que l’on écoute d’une autre oreille et qui est ici splendidement interprété avec une langueur toute personnelle et un sens du legato rare, ainsi que Sposa, non mi conosci de Giacomelli, plus connu dans la version légèrement abrégée par Vivaldi sur le texte Sposa, son disprezzata dans Bajazet. Ce dernier air joue avant tout sur les différences de coloration et la longueur du souffle s’impose comme une superbe réussite, malgré quelques débordements expressifs de Bartoli ici ou là.


 

 


Ce n’est certes pas ce qui guette Karina Gauvin, dans un programme exclusivement consacré à Porpora et accompagnée par Alan Curtis et son ensemble. Avouons d’emblée que le disque est partiellement décevant et agace à plus d’un titre à la première écoute. Tout d’abord, le choix des airs : le minutage est très généreux, mais passé les deux premiers airs de caractère impétueux (sur le papier), les seuls affects explorés sont la douleur et la mélancolie. Heureusement, quelques magnifiques récitatifs accompagnés viennent réveiller l’ensemble par une belle variété d’expression et ont la qualité de dresser le décor de l’air – le disque de Bartoli ne propose qu’un unique accompagnato. Quelques airs de demi caractère ou de virtuosité auraient apporté une variété aidant à soutenir l’attention, tandis que les airs se mêlent ici en un luxueux continuum d’élégantes volutes lyriques.
L’impression est encore aggravée par la médiocrité de l’accompagnement, incapable de restituer pleinement la diversité, les contours, la nervosité et la tension des extraits : on a pourtant de vigoureux airs de bravoure, une sicilienne pathétique, de tortueuses pages orchestrales fidèles à l’ondoiement élégant propre au compositeur… Tout semble identique, dilué dans un même tempo mollasson et surtout dénué de la moindre intention, d’imagination ou d’un minimum de nerf. Les airs bénéficient de la chair pulpeuse que leur offre la soprano, très en voix, mais sont privés du squelette rythmique et dramatique que le chef aurait dû imprimer à l’ensemble. Les fusées à la française qui ouvrent l’ouverture d’Arianna expose le manque totale de souffle et d’inspiration de Curtis dans un disque qui s’impose comme l’un des moins convaincants de ceux qu’il a enregistrés récemment.


Il faut donc écouter les airs séparément pour enfin découvrir les joyaux que constituent certains d’entre eux. Miseri sventurati affetti miei est la plus belle page d’Arianna, déjà connue au disque par Tiziana Fabbricini : la direction de Curtis est ici plus rapide que dans l’enregistrement Bongiovanni mais ce tempo allant offre peu de poésie avec un hautbois désespérant de prosaïsme. Quelle merveille pourtant que cet air ! Sommet d’un rôle écrit pour la Cuzzoni, il est d’une expressivité poignante et d’une grande noblesse jusque dans ses formules roucoulantes et plaintives – les ornements de Gauvin à 5’20 !
Autre splendeur écrite pour la Cuzzoni : la scène et air tirée de Polifemo, Aci amato mio bene... Smanie. À un accompagnato saisissant qui débute sur d’étonnantes colorations fantomatiques succède une sicilienne rappelant les meilleures réussites du genre par Haendel pour la même cantatrice, ce qui n’est sans doute pas un hasard. Le style de Porpora laisse la voix s’épancher en délicates arabesques tentant de s’arracher à l’accompagnement lancinant. L’air tiré d’Angelica, Mentre rendo a te la vita ne figure apparemment pas dans l’arrangement d’Otero pour ce qu’il a renommé Orlando ; il est d’une grande simplicité mais ne s’impose pas vraiment. Le rôle avait été créé par la Bulgarelli, également inspiratrice de la Didone abbandonata de Metastasio dont la scène finale a visiblement inspiré le librettiste d’Arianna. Mais le poème et la musique ne sont pas les mieux venus du disque, même si l’ensemble reste original et intéressant.

La Cuzzoni


Plus prenante est la scène de Fulvia dans Ezio, Misera dove son?... Ah non son io che parlo, écrite pour Lucia Facchinelli : Porpora s’y montre là encore assez économe, dessinant une atmosphère de douleur lancinante plus qu’un grand délire comme Gluck, avec des élans moindres que chez Haendel : seuls quelques trilles viennent parer le fameux « e delirar mi fa » d’une frayeur supplémentaire. Une remarquable page en somme, dont le climat correspond bien à la soprano canadienne.

Nobil onda d'Adelaïde est plus problématique. Si l’air dure ici 7’22 contre 4’52 avec Il Giardino armonico, ce n’est pas vraiment par le tempo mais plutôt par le caractère et l’énergie que pêche la version Curtis. Une écoute répétée et la comparaison avec la version Bartoli font néanmoins ressortir les qualités de Gauvin, qui, faute d’offrir une véritable ivresse virtuose, campe un personnage d’une grande noblesse. L’altière Adelaide se dresse avec fierté dans ses chaînes (le propos est similaire à celui de Lotario de Haendel) de la même façon dans le second air Non sempre invidicata, qui tombe cependant un peu à plat pour les mêmes raisons – et dans un « arrangement » dont le livret ne donne pas le détail. Ces airs virtuoses ne sont donc que partiellement convaincants et c’est bien dans les airs lents et les récitatifs dramatiques que Karina est à son meilleur, surtout aussi mal soutenue : elle a besoin d’être autrement motivée pour prendre des risques dans la colorature, comme dans Tito Manlio. Le trille souvent superbe – dans une musique qui en est particulièrement prodigue – et dotée d’un timbre rond et coloré sans renoncer aux contours du texte, elle se pose en interprète privilégiée des airs de la Cuzzoni (quelle présence, quel écrin pour sa voix dans Il tuo dolce mormorio d'Arianna !).


 

 

Porpora


Un aspect de la musique galante me semble ici bien compris par Bartoli comme Gauvin, à l’instar de Genaux auparavant : l’émotion est ici sublimée, au sens physique du terme – la sublimation étant le passage direct de l’état solide à l’état gazeux. La dureté et la concrétude des contingences et douleurs humaines sont sublimées au fil de l’air dans un chant sans cesse plus abstrait et éthéré ; la peine le plus profonde se « creuse » vers le haut, et la musique de Porpora s’extravertit vers le ciel. Quelles couleurs et quelles émotions dévoile alors le chant de Bartoli et surtout Karina Gauvin, dissipé dans des sphères purement instrumentales !

Pour conclure, si le disque de Bartoli est plus immédiatement séduisant, la plupart des airs gravés par Gauvin sont tout aussi délectables et deviennent même addictifs ; seulement, comme disent les Anglo-saxons, il s’agit d’un « acquired taste » qui réclame de l’attention.

Il me semble préférable de déguster ces deux disques en extraits pour mieux apprécier les qualités propres à chaque page, et pour éviter l’indigestion. Belle rentrée pour les amateurs de musique baroque !

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Published by Clément - dans Disques et lives
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commentaires

Frederic 07/09/2010 20:10



En fait, c'est l'inverse, devant l'absence d'ouverture pour Angelica et Medoro (rebaptisé Orlando par le chef), Otero a emprunté celle d'Arianna in Nasso. Le CD Gauvin est certainement plombé par
la direction pénible de Curtis, mais il a l'avantage d'être honnête et superbement chanté, ce qui n'est pas le cas de l'Orlando d'Otero, dont les chanteurs sont ou enuyant (les femmes) ou
carrément pénible (le contre-ténor geignard en Orlando, rôle créé par le castrat soprano Gizzi). De plus le chef qui se croit meilleur que Porpora a supprimé 3 personnages sans indiquer à qui il
a redistribué leurs airs (s'il les a conservé, ce qu'on ne sait pas), tout ça pour diviser l'oeuvre pompeusement en "chants" alors qu'elle était en actes...Bref le CD Otero n'est conseillable que
parce qu'il est le seul sur le marché...



chenique 07/09/2010 19:25



Article bien fait MAIS il faut signaler que l'ouverture de Arianne à Naxos dans le disque de Gauvin et Curtis est aussi l'ouverture qu'utilise Porporapour son opéra Orlando ( c'est du recyclage,
à l'évidence ) Pour le coup, la version d'Orlando de Porpora par Otero et la Real Compania Opera de Camara est hautement recommandable - et la direction de Curtis apparait vraiment 
tristeetmoche....



Bajazet 25/11/2009 13:20


Gedeone, je crois que c'est un oratorio, enregistré d'ailleurs chez CPO. La musique en est paraît-il fort belle, mais il faut se fader Wachinsli, Perillo, et consorts.


Clément 25/11/2009 12:17


Aaaaah j'avais sans doute mal lu ! Ces pages étaient remarquables pour brosser le climat dramatique.


Caroline 25/11/2009 12:06


"le dernier que je ne'ai pas identifié vu les changements dans le programme"

Les airs chantés dans la seconde partie étaient bien ceux annoncés dans le programme 'distribué' par le TCE (il y a eu une inversion dans la 1ere partie), les passages instrumentaux devaient être
les bons aussi, non?
Dans ce cas, il s'agissait des ouvertures (enchaînées) des cantates Gedeone et Perdono, amata Nice de Porpora.