Idolâtrie

Articles à venir

(pour certains faudra s'armer de patience...)

 
*Saison parisienne 08/09
*Mats Ek à Garnier
*Félicity Lott au Châtelet
*Porgy & Bess à l'Opéra Comique
*I Capuletti à Bastille
*Don Carlos à Bastille
*Falstaff au TCE
*Signes à Bastille


*Portrait de Silvia Tro Santafé
*Portrait de Max Cencic
*Portrait de Christophe Dumaux
*Les inédits de Bartoli
*Les inédits de Ciofi
*Les inédits d'Antonacci

 

*Destructive Aria
*L'impératrice du Pérou

Les renforts de rédacteurs sont les bienvenus!! 

La Fée Radio

Ces articles ont été agrémentés d'extraits musicaux pour votre plus grand plaisir!

 

*Roberta Invernizzi
*Sonia Prina
*Ann Hallenberg
*La Vergine dei dolori de Scarlatti
*La Griselda de Vivaldi au TCE
*Récital Kozena/Daniels au TCE
*Arianna in Creta de Handel
*Anna Bonitatibus

 

Sans oublier la rubrique Miousic only.

Recherche


publié dans : Représentations
Jeudi 3 juillet 2008
par Caroline
Falstaff de Verdi
Théâtre des Champs-Elysées
29 juin 2008  

Mario Martone, mise en scène
Sergio Tramonti, décors
Ursula Patzak, costumes
Pasquale Mari, lumières
 
Alessandro Corbelli, Falstaff
Anna Caterina Antonacci, Alice Ford
Francesco Meli, Fenton
Caitlin Hulcup, Meg Page
Amel Brahim-Djelloul, Nanetta
Federico Sacchi, Pistola
Marie-Nicole Lemieux, Mrs Quickly
Ludovic Tézier, Ford
Enrico Facini, Dr Cajus
Patrizio Saudelli, Bardolfo

Orchestre de Paris
Choeur du Théâtre des Champs-Élysées
Alain Altinoglu
, direction



Le début de cette matinée fut quelque peu flottant, car la représentation tardait à commencer, donc le public s’est impatienté de plus en plus bruyamment – et moi, peu à peu, je m’angoissais silencieusement (vous connaissez, vous aussi, le syndrome du jamais deux sans trois ?) – enfin on a envoyé un jeune homme malhabile nous faire une annonce embrouillée et finalement il fallait retenir ceci : Corbelli souffrait de maux de gorge, mais tenait tout de même à assurer cette dernière représentation et il demandait indulgence pour sa prestation vocale – soulagement immédiat – Mais oui, bien sûr ! toute l’indulgence du monde, monsieur Corbelli !

Ce n’était pas coquetterie de sa part que de demander cette annonce, car effectivement il ne pouvait pas aller dans les aigus et à deux ou trois reprises, la voix n’a pas suivi, mais l’interprétation de son Falstaff ne tenait pas à cela et vraiment merci à lui d’avoir assuré son rôle.



Licida nous a déjà tout dit et je ne puis qu’abonder dans son sens.
Moi non plus ce n’était pas par amour de l’œuvre que je m’étais déplacée ; je ne connaissais que la vidéo avec White en plus d’une expérience malheureuse d’un Falstaff sur scène qu’il fallait effacer et je dois reconnaître qu’elle le fut magnifiquement dimanche.

La grande surprise m’est venue de l’aspect sombre, inquiétant presque parfois de ce Falstaff et sans ricanement à l’arrière plan, si je puis dire. C’est vraiment cela qui m’a marqué ; ici, le drame vous tombe sur le nez à tout moment, le théâtre est partout et pas que dans le rire. Dans cette production la musique, le décor, la lumière, la mise en scène et le jeu des interprètes vont vraiment dans le même sens et ne donnent pas, selon moi, dans la truculence, ne louchent pas vers le burlesque, mais réussissent à saisir ce goût si particulier à la farce où l’on joue des mauvais tours et non des bons, un goût doucereux plus près du fiel que du sucre et où c’est le rire qui l’emporte bien sûr, parce qu’il serait trop dangereux de tomber à son tour dans le ridicule de ceux qui se prennent au sérieux.



Corbelli est un acteur remarquable. C’était la première fois que je le voyais sur scène, mais j’avais vu quelques vidéos et il me semble qu’il fait partie de ces acteurs qui font toujours l’effort d’aller vers un personnage et non de tirer le personnage à eux. Son interprétation est très intelligente et il dégage son rôle de toute superficialité, de toute facilité. Falstaff n’est pas un comique, mais un homme dépassé par la vie, hors du coup, pitoyable par bien des aspects, et même déplaisant par une forme de suffisance et de bêtise. Mais au fond, on ne sait jamais, grâce à l’interprétation riche et dramatique que l’on nous donne ici, si Falstaff a toujours été un fabulateur suffisant et ridicule ou si… ou si sul serio il a été un Don Juan. Le doute est permis, il me semble. Et l’on se souvient alors du vieux Casa édenté et quasi chauve parfois malmené par les domestiques ou de ce vieil homme obèse, soufflant et suant, qui s’appelait pourtant toujours Brando. Oui, le doute est permis. Ce dont on ne doute plus, c’est que le monde s’est transformé sans qu’il ait pu en suivre la marche. Il a beau tenter de se donner le change à lui-même et s’encourager à avancer, à suivre son chemin comme il le chante, il a été laissé au bord de la route et il n’ira nulle part. Son monde a passé. Le monde des pages n’est plus. Le monde des seigneurs, réels ou rêvés, non plus. Falstaff est d’un autre temps. Le temps de l’aristocratie est révolu, le temps des hommes d’honneur aussi (mais ça…), mais peut-être même aussi le temps des hommes, et ce n’est pas moi qui vous fais un beau couplet mais c’est Falstaff qui nous le dit, en le déplorant bien sûr, et c’est aussi la pièce qui nous le montre puisque en effet ici ce sont les femmes, bourgeoises, qui mènent la danse et quand on prend le soin de les habiller de vert (Meg), de blanc (Nannetta) et de rouge (Alice) n’en fait-on pas les porte-drapeau d’un monde nouveau et le noir de la veuve salue peut-être encore les rêves des premiers carbonari.




Pour ce qui est des chanteurs, voyez ce qu’en dit Licida, je pense effectivement la même chose et mes redites vous feraient bâiller.
Un mot d’agacement, tout de même envers Tézier, car je trouve vraiment dommage qu’il ne parvienne pas à évoluer dans son jeu. Certes il fait plutôt bien le jaloux, mais nous (enfin, je ne voudrais mouiller personne non plus…) nous étions en droit de penser que Ford tenait à sa femme et pas qu’à sa réputation, et lorsque Falstaff boit le bouillon on pouvait légitimement s’attendre à ce que sa joie ne soit pas simplement toute contenue dans le fait de n’être pas un cornard, mais qu’il s’y mêle aussi un peu de sentiment et qu’un geste tendre, si ce n’est amoureux, envers cette épouse somme doute fidèle et vertueuse ne serait pas déplacé. Ben, non ; raide comme la justice le Ford, mais content de lui et donnant le bras à Alice comme un père qui conduirait sa fille à l’autel. Elle a beau se faire douce et proche, il ne répond pas par un jeu complice (et on se souvient subitement que Chorèbe ne savait déjà pas comment tenir Cassandre). Dommage, dommage. Certes, cette vision du personnage pourrait sans doute se défendre, mais on ne m’empêchera pas de penser qu’elle est un peu courte et manque d’esprit… et comme madame Ford n’en manque pas je ne lui prédis pas que de beaux jours.

Marie-Nicole Lemieux s’amuse pour nous amuser et c’est tant mieux, parce que ça marche impeccablement. A noter tout de même qu’elle jouait avec un bras en écharpe et qu’elle ne s’est pas économisée pour autant.

Meg est bien la sacrifiée du quatuor. Il me semble que Caitlin Hulcup n’a pas une seule scène qui lui permettrait de mener le jeu (c’est écrit comme ça, je pense), de prendre le pouvoir au moins pour un instant, et comme ses comparses ont toutes les trois un physique dont elles savent jouer et que le sien ne semble que banal elle ne parvient pas à s’imposer. Et la mise en scène ne lui accole non plus jamais de complices ce qui pourrait l’aider un peu à se mettre en valeur (par exemple quand Quickly vient raconter son entrevue avec Falstaff, Alice est assise sur un canapé auprès d’elle et toutes deux peuvent facilement se regarder, se toucher brièvement pour arrêter ou relancer le discours et faire passer l’entente et la complicité, mais Meg, elle, est reléguée dans un fauteuil en face des deux autres, le regard est certes possible mais pas l’échange direct), donc Caitlin Hulcup est complètement effacée et le plus franchement du monde, je ne sais pas si je la reconnaîtrais après l’avoir vue dans cette production. D’ailleurs le finale me paraît assez symptomatique : elle est assise au milieu de la scène, mais seule, alors que les autres forment de petits groupes et… on l’oublie tout à fait.

Amel Brahim-Djelloul tient bien son rôle. Elle est jeune, jolie, joue les amoureuses, les boudeuses, les contentes, et voilà ! Et en ce qui concerne sa scène de la balançoire qu’évoque Licida, je dois dire que n’ai pas trouvé l’effet particulièrement réussi ; je n’ai rien contre l’idée, mais la mise en place m’a semblé quand même plutôt laborieuse (pourquoi diable ne pas s’être servi de la structure à étages pour la faire descendre déjà installée et perchée sur sa balançoire ?…) et comme Falstaff est à ce moment-là face contre terre, ceux qui la voient ainsi sont ceux qui l’y ont installée… mouais. Heureusement, les bonnes idées ne manquent vraiment pas dans cette mise en scène (la terrasse, par exemple, au début du III ou les masques antiques, bien sûr) et la balançoire ne fait que passer.

Puisque c’est quand même l’image qui me restera longtemps, je me suis gardée la biche pour la fin J « Anna Caterina Antonacci est fabuleuse en Alice Ford », dixit Lici. Eh bien, je ne prétendrais pas le contraire. Vous pouvez sans crainte valider la liste des qualités qu’il donne et ajouter peut-être encore quelques notions supplémentaires comme jouer la pimbêche ou savoir être rosse et… drôle. Simplement drôle. Ce que Licida appelle un sautillement innocent est l’entrée en scène d’Antonacci dans la seconde partie du III. Puisque Falstaff est alors le Chasseur Noir coiffé de beaux bois, Alice devient tout naturellement la belle biche gambadant alentour histoire d’allumer complètement le dix cors tout en gardant l’air modeste malgré les œillades nécessaires pour se rendre compte de l’effet produit. Irrésistible. L’effet est immédiat, sur l’animal évidemment, mais aussi sur la salle qui littéralement bruisse alors de contentement. Mais le grand art arrive. La biche est poseuse, savez-vous. Elle va donc, l’air détaché, s’allonger dans la prairie. Je ne sais pas trop comment Antonacci s’y prend, mais après un tour sur elle-même elle ‘descend’ pour s’asseoir par terre et allonger ses jambes avec une grâce infinie, le buste un peu de trois-quarts, le port altier, le mufle frais cherchant le vent : on voit bel et bien la biche au repos et cependant sur ses gardes allongée dans la prairie. Falstaff n’en peut plus ; le public est complètement ravi. Mais il manquait encore un détail au tableau : l’oreille frémissante ! Se tournant légèrement vers le public, parce qu’elle aurait trop les manières d’une effrontée en fixant Falstaff et notre biche sait se tenir, Antonacci place au-dessus de sa tête une main aux doigts joints qu’elle agite dans une sorte de tremblement et ce, le sourcil légèrement relevé. La salle ne bruisse plus, elle explose de bonheur. Si ce n’est pas jouer avec le public, je ne sais pas ce que c’est… peut-être une tragédienne qui s’amuse à nous faire sentir qu’elle aurait très bien pu décrocher un premier prix de comédie.



Franche ovation du public pour toute l’équipe ; bien méritée !


NB : Martone et Antonacci avaient déjà travaillé ensemble pour une production de Cosi’


commentaires (0)    ajouter un commentaire créer un trackback

publié dans : Représentations
Vendredi 27 juin 2008
par Licida

Falstaff de Verdi
Théâtre des Champs-Elysées
27 juin 2008   

Mario Martone, mise en scène
Sergio Tramonti, décors
Ursula Patzak, costumes
Pasquale Mari, lumières
 
Alessandro Corbelli, Falstaff
Anna Caterina Antonacci, Alice Ford
Francesco Meli, Fenton
Caitlin Hulcup, Meg Page
Amel Brahim-Djelloul, Nanetta
Federico Sacchi, Pistola
Marie-Nicole Lemieux, Mrs Quickly
Ludovic Tézier, Ford
Enrico Facini, Dr Cajus
Patrizio Saudelli, Bardolfo

Orchestre de Paris
Choeur du Théâtre des Champs-Élysées
Alain Altinoglu, direction



Ah le charme de découvrir enfin tous les mérites d'une oeuvre à laquelle on se croyait insensible! Je dois avouer que l'écoute adolescente du célèbre disque de Karajan avec Gobbi et Schwarzkopf ne m'avait pas transporté au dela de l'estime pour la dernière oeuvre de Verdi en forme d'éclat de rire, un éloge final de la vie et blablabla. Et ce soir je viens de goûter tous les délices de ce théâtre et de cette musique lourdement sautillante. Une chose m'a en effet saisi: l'alternance de phrases graves et de phrases légères; sans forcément convoquer l'air de la jalousie de Ford, à bien des moments on a le sentiment que l'orchestre nous joue Don Carlos pendant quelques secondes avant de retrouver les fins traits d'archers et la comédie pastorale. C'est tout le charme de cette oeuvre de méler ainsi puissance lyrique dévastatrice et rire allègre; c'est une comédie qui, entrainée par un orchestre débordant et parfois menaçant, vire à la farce.



Autant dire tout de suite que j'ai donc beaucoup aimé. La mise-en-scène de Mario Martone m'a semblé honnête toute la première partie, rien de révolutionnaire,  une scénographie efficace faite de quelques meubles et d'échafaudages communiquant par des escaliers en fond de scène et qui permettent avec astuce de faire surgir les personnages de façon changeante et simultanée. Mais bon, rien de fabuleux, je saluais juste la direction d'acteurs alerte qui donnait une impression de naturel qui, même si elle n'impressionne jamais, est bien la chose la plus difficile à rendre, surtout pour une comédie où la convention ne saurait excuser les boursouflures tragiques du drame lyrique.
Heureusement la seconde partie signa la réussite de cette mise-en-scène: le rideau s'ouvre sur Falstaff emmitoufflé dans une couverture devant des draps et du linge séchant sur un fil; les complotteurs apparaissent sur l'echafaudage dans la pénombre et épient entre les draps. Ce qui pourrait passer pour un stéréotype de la comedia dell'Arte s'avère ici très efficace et juste pour rendre crédible la présence dissimulée de tout ce monde sur une si petite scène. Le dernier tableau découvre une superbe toile de scène derrière l'echafaudage représentant le chêne en bleu, rouge et vert, toile féérique, touche shakespearienne dans cet univers du XIXème siècle finissant voulu par le metteur-en-scène. Un gros projecteur posé à l'avant scène vient souligner la mise en abyme. Les personnages fabuleux apparaissent alors de tous cotés sur l'échafaudage envahissant la scène instaténément comme par magie, revêtus de toges et de masques empruntés au théâtre antique, superbe idée pour traduire la séverité grimaçante de cette farce que l'on retrouve dans la musique. Et Nanetta de chanter son célèbre air debout sur une balançoire oscillant au dessus de Falstaff chatouillé par les êtres imaginaires; belle idée là aussi pour cet air tout en apesanteur, idée que Serban avait d'ailleurs déjà eu pour le premier air de Lucia. Et le final vient synthétiser toute l'histoire dans un décor redevenu réaliste devant ce projecteur que Falstaff franchit pour adresser sa dernière phrase au public, lui aussi dupé, mais par l'illusion comique.



Evidemment cette belle, intelligente et fine mise-en-scène ne serait rien sans les talents d'acteurs de l'équipe de chanteurs. Patrizio Saudelli est un Bardolfo bouffe à souhait, tout comme le Dr Cajus d'Enrico Facini ou le Pistola de Federico Sacchi à la voix presque trop belle pour un rôle censé verser dans le ridicule. En Fenton Francesco Meli est très bon dans les scènes à plusieurs, mais son air du dernier acte le trouve inutilement dégoulinant, chantant trop fort un air qui devrait être tout en délicate séduction, du coup il tombe dans la caricature du ténor chantant une berceuse à reveiller les morts, dommage. La Meg de Caitlin Hulcup est un peu trop effacée dans le brillant quatuor féminin, mais, à sa décharge, la partition ne l'aide guère à se faire remarquer.
La Nanetta d'Amel Brahim-Djelloul est un peu sèche dans la fraicheur, trop tendue sonner juvénile, mais pour son dernier air chanté sur un fil et pour sa clarté vocale on lui pardonne aisément ce manque de naturel dans le ton. La Mrs Quickly de Marie-Nicole Lemieux est truculante, usant de graves impressionnants et fortement poitrinés, dans un génie comique qui tire sur la caricature avec bonheur, on ressent toute la joie enfantine qu'elle a de jouer les commères, le tour de force étant clairement ici de doser savamment sa voix pour que la force comique et la puissance vocale du personnage aillent toujours de paire sans jamais s'imposer au détriment de l'autre.
Cet équilibre Ludovic Tézier n'a pas sur le trouver pour Ford: la voix est somptueuse, l'air de jalousie ravageur, mais on a du mal à croire à que ce personnage soit assez joueur pour faire une farce à Falstaff tant il respire la sévérité, ce Ford là ressemble facheusement à un Otello pour le coup et l'acceptation du revirement final sonne fausse.
Anna Caterina Antonacci est fabuleuse en Alice Ford, tout y est: la classe, l'esprit, la veine comique, la légereté, la séduction, l'élégance, l'italiennita; quel bonheur de la voir sautiller innocemment en feignant  l'amour pour Falstaff au début de la dernière scène; vocalement le rôle ne lui  pose pas de problème, même si l'aigu est assez tendu et crillard quand il est tenu, mais ce n'est pas gênant car ils sont écrits dans les ensembles et passent donc assez bien.
Enfin le Falstaff d'Alessandro Corbelli est merveilleux, jouant intelligemment sur la rustrerie de son personnage sans en faire des tonnes; caricaturer ce personnage serait rendre incompréhensible son passé et son attitude finale, Falstaff n'est pas qu'un gros porc ivrogne et libidineux comme le font croire les insultes des commères, il est bien plus attachant et Corbelli a su brillamment rendre ce caractère comique et sympathique jusque dans sa grossiereté.




Un dernier mot pour l'Orchestre de Paris sous la direction d'Alain Altinoglu qui n'est pas pour rien dans la réussite de ce spectacle: certes on pourrait souhaiter plus de couleur et un son moins "militaire", mais son soucis permanent de soutenir les chanteurs sans perdre en allant et en rythme est plus que payant; il sait par ailleurs très bien rendre les contrastes dont cette musique est emplie.



Bref la dernière a lieu dimanche et je ne saurai trop vous recommander d'y aller. Sinon vous pouvez toujours vous consoler avec la petite vidéo de la générale proposée sur la page d'accueil du site internet du Théâtre des Champs-Elysées (cliquez sur voir en bas à droite - dépêchez vous, elle ne restera plus là très longtemps!).



commentaires (3)    ajouter un commentaire créer un trackback

publié dans : Représentations
Dimanche 15 juin 2008
par Licida
Handel
Giulio Cesare
Salle Pleyel
14 juin 2008
 
Giulio Cesare: Lawrence Zazzo
Cleopatra: Sandrine Piau
Sesto: Malena Ernman
Tolomeo: Christophe Dumaux
Cornelia: Kristina Hammarström
Achilla: Nicolas Rivenq
Nireno: Andrew Radley
Curio: Andrew Davies

Freiburger Barockorchester
René Jacobs



Giulio Cesare n'est franchement pas mon opéra favori de Handel, comme je le disais déjà à propos de la production du Théâtre des Champs Elysées il y a deux ans, j'en trouve la dramaturgie hasardeuse et déplore l'abondance d'airs (brillants ou pas) qui n'ont rien à voir avec le drame et qui cotoient des morceaux parmi les meilleurs de son compositeur. Donc en arrivant dans la salle et en feuilletant la distribution, quel ne fut pas mon effroi en voyant que cela allait durer 4 heures! Ils vont nous le faire en entier, le moindre récitatif de Curio y sera!  Bon en fait, entre le début retardé, l'entracte et les longs applaudissements il y a eu 3 heures de musique, mais ces trois heures là ne m'ont pas ennuyé un seul instant, détaillons donc le miracle de cette soirée.

Tout d'abord un mot sur les coupures: étrange idée de nous priver de "Qual torrente", "La giustizia ha gia sull'arco" ou "Se, spietata, il tuo rigore" mais de nous laisser " Cessa omai di sospirare" (bon ok faut bien que cette pauvre Cornelia ait quelque chose à chanter), le deuxième air d'Achilla dont j'ai déjà oublié le titre, "Non e si vago e bello" ou ce récitatif accompagné de Tolomeo au II sans intérêt. M'enfin ce n'est pas grand chose à coté de ce qui aurait pu être une version de référence, n'était le choix de distribuer Lawrence Zazzo en Cesare.

J'étais venu à ce concert pour les trois dames que j'adore, pour l'orchestre que je chéris encore plus depuis l'Iphigénie à Garnier et surtout pour entendre ce que  René Jacobs ferait de cette partition 15 ans après son disque historique. Je pensais naïvement qu'après le disque dirigé par Marc Minkowski, on ne pouvait pas aller plus loin en terme de richesse orchestrale pour cette oeuvre, je me trompais.
Les Freiburger Barockorchester furent ce soir proprement époustouflants! Jamais je n'avais entendu cette musique jouée de façon aussi dense et prenante; évidemment c'est le grand René que l'on doit saluer ici: sa direction est d'une fertilité, d'une imagination, d'une inventivité fabuleuses. Quels progrès depuis le disque! Alors il évidemment il y a le fait que ce spectacle a d'abord été donné mis-en-scène à Amsterdam, donc le tout est bien rodé, mais il y a avant tout, en amont, un travail de relecture de la partition passionnant. Pour s'en convaincre il suffit de regarder la basse continue: deux clavecins, un orgue, deux luths, une guitare et une viole!! Tout de suite les récitatifs prennent une saveur inconnue.
Saluons donc le soin méticuleux apporté à chaque note: jamais "Se in fiorito" n'avait pour moi autant respiré la franche rusticité, "L'aura che spira" sonné si haletant, jamais les liaisons entre récitatifs et airs ne m'avaient parues si naturelles, presque imperceptibles, jamais. Et comment ne pas remarquer le brillant jeu d'echo entre les deux violons se rapprochant depuis l'arriere scène et alternant tour à tour avec la voix du chanteur dans le "Se in fiorito" spatialisant ainsi cette musique de façon parfaite, le spectateur se laissant surprendre par les traits de violon, les cherchant du regard, exactement comme Cesare avec le chant des oiseaux. Enfin il faut mentionner ici un effet "3D" spécifique à Jacobs dont il faisait déjà usage dans Le Messie et que je n'ai jamais entendu ailleurs: cette façon à la reprise, de jouer piano une phrase et forte celle qui suit immédiatement, comme si la partition enflait, semble surgir dans le da capo. Je pourrai parler encore longtemps du dosage intelligent des silences, des attaque surprenantes, des cadences parfaitement écrites... Une telle perfection orchestrale m'évoque sans que je sache bien pourquoi, ce que disait Arasse à propos de Vermeer, "la précision du flou", il y a de ça ici, tant tout semble précis sans jamais sonner pointu ou étriqué.

Irriguant toute la soirée cet orchestre a galvanisé les chanteurs, leur offrant un écrin idéal. Commençons par le sujet qui fache: Lawrence Zazzo. Comme pour son Pompeo à Pleyel, je le repête, j'adore ce que fait ce chanteur dans le repertoire élégiaque. Son Ottone dans l'Agrippina de Handel, son Gualtiero dans la Griselda de Scarlatti ou même son Amor celesto chez Caldara sont fabuleux. Il jouit d'un aigu rayonnant et large (très rare pour un contre-ténor), d'une projection splendide et d'un timbre moelleux, delectable. Mais bordel que l'on arrête de le faire passer pour un héros viril, c'est tout le contraire!! Depuis un moment il enchaine les rôles de castrat héroïque qu'il est incapable d'assumer vocalement ne se donnant pas la peine de faire tous les graves et qui ne lui vont pas théâtralement, ce timbre manquant clairement de testostérone (et les castrats en avaient: je vous rappelle que cette hormone n'est pas uniquement sécretée dans les testicules). Du coup tous les airs héroïques tombent à l'eau puisqu'il ne chante que la moitié de la partition: certes il a fait des progrès et savonne bien moins les vocalises qu'auparavant, mais quel est l'intérêt de chanter "Empio diro tu sei" avec deux notes graves dont une inaudible?! Dans le reste de la soirée nous n'auront droit qu'à deux graves supplémentaires, soit en tout et pour tout 4 notes graves... stupide! Et de fait la coupure du "Qual torrente" s'explique: ce torrent là n'aurait pas pu arriver "tutto a terra". Et même si dans le "No e si vago e bello" ou surtout le "Se in fiorito" et le "Aure deh per pieta" ses aigus sont radieux, ce n'est pas Giulio Cesare que l'on a devant nous, mais un personnage angélique un peu benêt non identifié dans cette partition. (Sinon pour continuer dans le registre comique, j'ai appris qu'il allait bientot chanter le rôle-titre de Radamisto: PTDR, y a pas d'autre mot!) Quand je pense qu'à Amsterdam ils ont eu droit à Marijana Mijanovic!

D'autant qu'à coté de lui Christophe Dumaux est passionnant: je n'avais retenu de son Tolomeo à Glyndenbourne qu'un bon acteur mais une voix sans grand intérêt, idem pour son Eustazio au disque. Quels progrès prodigieux il a accompli! Non seulement il brule les planches avec son personnage d'hystéro-colérique, mais cette voix percutante pleine de trémulations est passionnante, et bordel de Dieu, quels graves!! Et pas seulement sur une note pendant les récitatifs, mais des phrases entières dans les airs, à coté d'aigus triomphants, c'est remarquable. Christophe Dumaux est entré ce soir dans mon top des contre-ténors capables de chanter des rôles héroïques (à savoir Cencic, Fagioli et Mehta) même s'il a encore des progrès à accomplir en terme d'homogénéité des registres. Du coup je serais curieux d'entendre son Orlando, surtout le "Cielo se tu consenti" dans lequel il doit être fabuleux. La surprise de la soirée! Pour en savoir plus sur lui, voyez son interview sur ForumOpera. Dorénavant je vais le suivre de prêt celui là! Ah oui et si tu nous lis Christophe, j'adore ta chemise, voilà c'est dit!



Finissons en avec les hommes en saluant les bonnes prestations d'Andrew Davies et d'Andrew Radley, bons acteurs; et surtout en louant le luxueux Achilla de Nicolas Rivenq, qui n'a plus les graves d'autrefois mais dont le style est irréprochable et qui réussi à rendre émouvant son personnage secondaire, c'était la premiere fois que j'avais de la compassion pour la simplicité bonhomme d'Achilla, un conception vraiment interessante et différente de celle, impressionnante, de brute libidinale dessinée par Christopher Maltman (DVD Glyndebourne).


A ces dames à présent: Kristina Hammarström m'avait beaucoup plus en Teseo et en Irene, ici plus que jamais elle est sous employée. Toute la gravité de son élocution et la douceur de son émission ne réussissent pas à rendre sa Cornelia marquante, tant ce rôle ingrat n'est payant que pour une chanteuse au timbre qui sort de l'ordinaire (Bardon, Hellekant). Passé le très beau "Priva son d'ogni conforto" et le "Son nata a lagrimar", il n'y a plus rien d'interessant à chanter. Attendons donc de revoir Kristina Hammarström dans des rôles plus à sa mesure.

Malena Ernman est décidemment bien trop rare en France! Depuis son Néron historique, rien d'autre qu'un Lichas à Garnier, heureusement on la verra en Dido la saison prochaine. Son Sesto est boulversant. Etrangement elle a choisit de chanter le rôle de façon très grave, alors que ce registre est assez étouffé chez elle (mais peut-être était-ce du à cette lanière qui lui compressait le ventre?), surtout en comparaison de ses aigus fulgurants. Et pourtant cela fonctionne: son Sesto est impetueux, écrasant ses doutes et sa timidité adolescente sous son devoir de piété filiale; ces graves concassés sont ceux d'un adolescent qui veut faire croire qu'il est un adulte, qu'il est digne de son père, conviction hallucinée que le regard intense de Malena Ernman rend de façon poignante. Si le "Svegliatevi nel core" a pu paraitre gêné dans ses moments de vaillance, le "Cara speme" a, comme rarement, sonné incarné, derniers echos de l'enfance pour celui que les évenements ont précipité hors de l'adolescence; mais c'est surtout "L'angue offeso" qui fut boulversant, accompagnée par un orchestre superlatif, elle a parfaitement traduit le rapprochement avec cet animal humble à la puissance rampante qui n'a de repos qu'après la vengeance; enfin 'L'aure che spira" l'a trouvée fulminante. Avec une voix moins chatoyante qu'une Anna Bonitatibus, elle a donc réussi à imposer un personnage boulversant et crédible. Voilà par ailleurs son terrible "Come nembo" de l'Agripina de Handel.





Enfin la princesse de la soirée ce fut Sandrine Piau: on devinait déjà sa Cléopatre enthousiasmante en écoutant l'air gravé dans son disque Opera Seria dirigé par Christophe Rousset, le pronostic était bon. Certes il n'y a toujours pas de trille au programme, certes le rôle est trop grave pour elle, mais on ne peut que rendre les armes devant une telle finesse, une telle précision d'exécution qui ne serait que froide machinerie sans cet art de l'animation du mot, qui dessine un personnage d'autant plus crédible qu'il n'est jamais caricatural et surtout qu'il est cohérent: de la folle mais pas cruche Lydia à la douloureuse Cléopatre, il n'y a qu'un pas et l'on peut toujours voire l'une à travers l'autre jusqu'à la résolution de "Da tempeste" où ses aigus jouissifs ont miroités dans tous les sens. Sans oublier que le show était aussi visuel: Lydia en robe rouge, Cleopatra en robe noire échancrée sur la jambe droite et un final en robe de dentelle blanche, quelle allure! Et quelles oeillades pendant les récitatifs!



Bref une soirée mémorable, qui aurait pu être capitale avec un véritable Cesare à sa tête. Si cet opéra était donné avec autant de soin à chaque fois, il serait certainement dans mes favoris. Mon seul regret est de constater que Jacobs consacre presque uniquement son temps à des tubes: la trilogie Da Ponte, Giulio Cesare, Tancredi, bientôt Idomeneo (avec Croft ça je l'attends avec impatience), on parle aussi d'un Barbier de Séville (non pitié!), seule La Patience de Socrate faisait figure de rareté. Pourtant je donnerai cher pour qu'il dirige du Hasse ou du Handel délaissé (Partenope!)...
 Et pour finir, une photo étonnante et une vidéo délirante de Malena!







commentaires (7)    ajouter un commentaire créer un trackback

publié dans : Représentations
Vendredi 6 juin 2008
par Orlando

Concert de gala Bartoli/Malibran

 

W.A. MOZART

Ouverture des Nozze di Figaro

Air de concert « Chi sa, chi sa, qual sia » K.582

Air de Sextus « Parto, parto » (La Clemenza di Tito K. 621)

Ouverture de Die Zauberflöte K. 620

Motet K. 165 « Exsultate, jubilate »


F. CHOPIN

Andante spianato et Grande Polonaise brillante en Mi bémol majeur op. 22


N. PAGANINI

La Campanella (concerto pour violon n°2, 3è mouvement)

 

G. ROSSINI

Air de Desdemona : Air du saule et Prière (Otello)

Ouverture de L’Italiana in Algeri

Air de Semiramide « Bel raggio lusinghier » (Semiramide)

 

Cecilia Bartoli, mezzo soprano

Vadim Repin, violon

Lanag Lang, piano

Myun-Whun Chung, direction

 

Orchestre Philharmonique de Radio France

 


Cette folle journée bartolienne trouvait sa conclusion dans un concert de gala où elle chantait divers airs de Mozart et Rossini.

Regrettons encore une fois que, pour  cette occasion si spéciale, Bartoli n’ait pas jugé bon de se montrer plus rigoureuse dans le choix des pièces. Car si, indéniablement, ces deux compositeurs comptèrent effectivement beaucoup pour Malibran, il est sûr que  la mezzo romaine eût tout à fait pu proposer ce programme tel quel, sans aucune référence spécifique à la Diva romantique,  dès le début des années 90, tant toutes ces oeuvres, au demeurant parfaitement agencées par l’éventail expressif qu’elles couvrent, font depuis longtemps partie de son répertoire. Pour la partie Mozart, par exemple, il est à peu près sûr que la Malibran, dont les rôles mozartiens étaient Zerlina et Susanna, n’a jamais chanté le Sextus de La Clemenza di Tito, pas plus  qu’elle n’a dû avoir connaissance du  flamboyant motet en hommage à la Vierge Marie, voire du charmant air de concert destiné à Louise Villeneuve (la première Dorabella) pour être inséré dans un opéra de Martin Y Soler. En revanche, les deux airs de Rossini - qui fut un peu le compositeur fétiche du clan Garcia, Manuel père ayant notamment créé le Comte Almaviva du Barbiere -  illustrent plus spécifiquement son répertoire.  Desdemona fut effectivement un de ses rôles favoris qu’elle étudia dès sa plus tendre enfance sous la direction de son père, Manuel Garcia, illustre ténor et professeur de chant respecté et redouté. C’est d’ailleurs avec lui dans le rôle d’Otello (allô, Sigmund ?) qu’elle fit ses débuts dans le rôle, et il n’est pas moins significatif qu’elle ait tenu par la suite à chanter le Maure lui-même en transposant la partie d’une octave... Quant à Semiramide, ce rôle fut son premier grand succès au Théâtre Italien à Paris en avril 1828, aux côtés du formidable Arsace de Pisaroni. Plus tard, Maria devait plus volontiers chanter la partie d’Arsace, laissant le rôle-titre notamment à Henriette Sontag… ce qui donne un aperçu de l’étendue des ses moyens et de sa tessiture !


Après une ouverture des Noces dirigée avec une élégance un peu générique (à l’opéra, on se serait dit que la « folle  journée » s’annonçait un peu mollassonne…), la belle Cecilia fait son entrée dans une superbe robe blanche à traîne : cela fait un peu robe de mariée, du style de  celles que Muriel, tout le long du film de Paul Hogan,  prend plaisir à essayer,  mais cela montre aussi à quel point elle a spectaculairement minci ces derniers temps….  Elle récolte  l’ovation  avec le sourire radieux d’une petite fille toute étonnée de découvrir ceux qui lui ont a fait la surprise de venir à son anniversaire : sachant l’immense battage médiatique qui a accompagné cette journée, notamment en gardant longtemps secrète son occasion très spéciale - le bicentenaire de la naissance de la Malibran -, on ne peut qu’avoir des doutes sur la sincérité de cette réaction, et pourtant, la fraîcheur et la spontanéité de l’artiste sont irrésistibles, mettant d’emblée le public dans sa poche.

Le choix de ce premier morceau est judicieux ; passée la surprise qui saisit toujours l’auditeur quand on entend Bartoli en vrai concernant la très modeste projection de  l’instrument - surtout dans une aussi vaste salle et de surcroît avec orchestre -, l’attention du spectateur est d’emblée mise en éveil par  cette série de « Chi sa » traduisant autant l’angoisse du personnage que l’excitation de la chanteuse à achever ce qu’on peut appeler son marathon : en rhétorique classique, on appelait cela « captatio benevolentiae » ( « captation de la bonne disposition »). On admire justement sa maîtrise rhétorique - coloration subtilement diversifiée sur la succession de mots, comme une liste petite  d’affects, voire une mini Carte de Tendre : « sdegno, gelosia, timor, sospetto, amor », mais aussi technique - l’envol admirablement concentré d’une mini coloratura qui semble se dissiper aussi vite qu’elle s’est épanouie - mais l’air, à peine commencé, s’achève déjà, sans presque qu’on ait pu remarquer un aigu très haut placé, mais dont l’usage presque exclusif en résonance de tête ne lui permet pas de trouver une réelle ampleur.

 

Après le buffo, le serio, avec un air autrement substantiel, celui de Sextus dans La Clemenza di Tito. Là encore, la capacité d’imposer une situation dramatique et de dessiner un personnage - Sextus, déchiré entre sa loyauté envers son souverain et ami Titus et son amour pour la belle Vitellia qui exige de lui le meurtre de l’empereur, se résigne au crime mais demande au moins un regard d’encouragement de la part de belle cruelle - ne peut qu’impressionner. La simple attaque du premier mot « parto » (claquement du « p », profondeur du « a », fier roulement du « r » comme collé à la dentale qui suit , tout cela dénote une maîtrise superlative de la diction, non comme simple phonation, mais comme acte articulatoire toujours relié à une intention musicale) nous démontre une fois de plus l’autorité de l’interprète.  Cet air fameux  (souvent chanté, et même gravé à deux reprises, une première fois en air séparé, en récital, et plus tard dans l’intégrale dirigée par Christopher Hogwood)  lui permet de distiller à maint endroit des trésors fabuleux. A des moments clés du discours,  des pianississimi suspendus  à la limite de l’audible, comme si le héros hésitait à faire entendre cette supplique ultime, des  « guardami » (regarde-moi) si faiblement murmurés que toute la salle retient soudain son souffle de peur d’en perdre une miette : génie d’une artiste qui sait transmuer en or ses faiblesses!  Me reviennent alors en mémoire quelques phrases admirables de Stendhal sur l’art de Giuditta Pasta, divad’ailleurs rivale de la Malibran : « Elle peut avec cette voix  [ie, la « voix de tête »] smorzare il canto (diminuer le chant) jusqu’à rendre en quelque sorte douteuse l’existence des sons. » (Vie de Rossini, Ch. XXXV). Et avec la  même évidence, elle se lance dans les farouches vocalises finales dont elle ne fait qu’une bouchée, aigus (Si B) petits mais précis et brillants et  graves certes pas tonitruants mais d’une résonance nourrie très agréable, d’un contraste de couleur très piquant. Notons aussi que celle qu’on a pu comparer, à ses tout débuts, à Teresa Berganza, a une façon très personnelle, et très peu « berganzesque », précisément – pour qui la netteté des traits et la précision solfégique tenaient presque de la vertu janséniste - de lancer des coloratures, littéralement jetées au dehors, comme bousculées par un flot d’énergie irrépressible.. et irrésistible !

 

Une ouverture de la Flûte (d’une solennité un peu empesée) permet à la belle de reprendre un peu son souffle avant de s’attaquer, pour finir cette copieuse première partie, au motet religieux en latin « Exsultate, jubilate » cheval de bataille de tant de sopranos légers, allemands notamment, qu’un Mozart d’à peine seize ans avait destiné au gosier agile du castrat Venanzio Rauzzini (1746-1810) pour le remercier d’avoir créé, trois semaines auparavant, Cecilio dans Lucio Silla (gravé d’ailleurs remarquablement par Bartoli, dans un enregistrement de référence  - quoique fort coupé - de Nikolaus Harnoncourt). Cette scène célébrissime en l’honneur de la Vierge Marie (et, osons le dire, écrite dans un latin « de cuisine », ou plutôt « d’église » assez cocasse…) est restée au répertoire favori de maint soprano, notamment aigu ou léger, attiré par les vocalises brillantes que l’on doit y donner aux premier et troisième mouvements, sans parler du Contre-Ut que toutes se croient obligées, par - funeste-  tradition, de rajouter à la fin, en dépit de tout souci stylistique, et même du plus élémentaire bon goût… (Mais, c’est bien connu, « Tradition ist Schlamperei » : la tradition, c’est le laisser-aller !) 

J’avoue ne pas apprécier spécialement cette partition dont le formalisme me paraît déjà un peu vide, mécanique jolie et bien huilée mais d’une expressivité émotionnelle limitée : je trouve par exemple particulièrement laborieuse la transition orchestrale (ces suspensions aux cordes !) entre le mouvement lent et l’Alleluia conclusif…  Et surtout des générations entières de sopranos pépiants, voire aigrelets ont achevé de m’en dégoûter à jamais! Avec Bartoli, justement, cette page rabâchée retrouve une certaine fraîcheur, la couleur plus charnue d’un mezzo, fût-il clair, lui conférant une sensualité inhabituelle. Elle met dans les guirlandes si décoratives du premier mouvement une réelle gourmandise mais surtout, elle anime le récitatif central, si souvent ânonné, d’un poids expressif appréciable, avec ce sens du texte qui est le sien, mais aussi cette ferveur non feinte car expression sincère d’un foi religieuse toute naturelle au peuple italien. L’air central, suspendu, nous transporte plus dans l’alcôve d’une belle et jeune Comtesse perdue dans la contemplation de son reflet qu’à l’église, mais que ces longues phrases gagnent à être ainsi amoureusement suspendues! Retour enfin  à l’excitation du début avec un Alleluia conclusif chauffé à blanc et enlevé avec brio même si les traits ont tendance, à ce tempo d’enfer, à ressembler un peu à des salves de mitraillettes, et si, pour tenir cette tessiture tendue, la voix a tendance à perdre de sa substance, jusqu’à un Ut aigu juste mais vraiment en tête d’épingle.

Réserves de détails devant le don de soi si formidable d’une artiste qui, fort sympathiquement, se montre manifestement très satisfaite de  sa performance, avec cette joie naïve d’un sportif : pas d’une classe folle, mais très éléctrisant !

 

Après l’entracte, pour justifier l’appellation prestigieuse de « concert de gala » on a demandé aux deux partenaires du matin de revenir en guest stars pour deux pièces concertantes brillantes : luxe mais dont on se serait dispensé tant ces pièces sont pour moi le comble de la virtuosité une peu creuse. C’est d’abord le sautillant Lang Lang qui nous donne une interprétation impeccable techniquement - mais musicalement glacée - de l’Andante spianato de Chopin, accueillie par une ovation, sans doute en raison de la surmédiatisation d’un artiste qui connaît assurément toute le ficelles pour donner l’image d’un grand pianiste, avec force mimiques inspirées et effets de poignets.  Et on se dit que le maestro Chung eût pu, là aussi, avantageusement le remplacer…

Mais du moins la pièce est-elle belle, car on ne pourra en dire autant de cette Campanella de Paganini, déprimante de vacuité et irritante même tant elle multiplie traits et virtuosités, jusqu’à cette interminable cadence où le soliste rivalise de trilles et de volutes en double cordes pour un résultat musical si maigre : « tout cela pour si peu, vraiment? » se dit-on à la fin !  Assez éprouvant en fait.

 


Le retour de Bartoli (qui a profité de la pause pour enfiler une autre  robe rouge celle-là) est donc attendu avec impatience .

La longue scène d’Otello, d’un style pathétique parfait, est sans doute ce qui lui va le mieux de toute la soirée, dans une tessiture assez centrale qui la met particulièrement en valeur. Les vocalises lentes, alanguies de la romance du saule sont détaillées avec un grand art du sfumato et du chiaroscuro, puis la véhémence du récitatif central fait entendre de ces sons « voilés et en quelque sorte suffoqués »  par l’émotion dont parlait si joliment Stendhal (toujours à propos de la Pasta) et enfin la noblesse de la Prière finale montre l’art expressif de Bartoli à son zénith. On regrette du coup qu’elle n’ait pas choisi de donner l’après-midi une rareté comme l’Otello plutôt que cette Cenerentola qu’elle balade depuis plus de vingt ans un peu partout…

 

Après une ouverture de L’Italiana, pas très enlevée à dire vrai, elle nous revient pour un ultime air: après l’élément liquide du saule, voici les feux de l’amour avec le grand air de Semiramide, « Bel raggio lusinghier ». Avouons que malgré une vocalisation impeccable elle ne parvient pas s’y montrer réellement convaincante, en en donnant une interprétation lisse un peu trop uniformément souriante et rêveuse. On peine à entendre l’autorité d’une reine  amoureuse certes, mais empoisonneuse : manquent ici une démesure, quelque chose de farouche dans l’accent, un corps même dans le timbre, toutes choses qui rendaient l’interprétation d’une autre Maria - Callas ! - inoubliable… 

 

Malgré une soirée déjà  fort avancée - au terme d’une journée passablement remplie - Bartoli va généreusement offrir trois rappels, tous présents sur son dernier disque. D’abord, pour justifier la présence d’au moins  un des invités fut donné le tout début de la scène « Infelice » de Mendelssohn,  avec un violon moins soucieux de seulement briller que dans Paganini. Mais là encore, cela tient plus de l’exercice de style que de la réalisation convaincante tant on y entend que la Malibran - qui dans le répertoire allemand, avait abordé la Léonore de Fidelio, où on n’imagine  pas une seconde Bartoli ! - devait posséder un registre médian et grave autrement riche et puissant que Bartoli qui, elle, a toujours privilégié l’homogénéité des registres au détriment de l’éclat et de la puissance. Et pour qui a cette scène dans l’oreille par une Edda Moser, par exemple, le résultat sonne vraiment pauvret et faiblard !

Le deuxième, rappel, fort anecdotique comme musique mais exquisément rendu, nous permet de voir une Bartoli déchaînée, roulant les R comme un vrai sifflet de chef de gare et esquissant une pantomime de sémaphore devant un public ravi… et un Chung médusé : il faut bien tout ce cirque pour arriver à donner un semblant d’épaisseur à ce Rataplan, ariette de fort médiocre inspiration mais due à la Malibran elle-même, à qui il sera beaucoup pardonné en ce jour !

Enfin pour le troisième rappel, Cecilia se paye le luxe de convoquer deux guitaristes et une danseuse de flamenco à castagnettes - comme elle l’avait apparemment déjà fait en décembre dernier lors de ses récitals au TCE - pour un air écrit par Manuel Garcia père, un des tubes du chanteur mais aussi de sa fille : « Yo que soy contrabandista ». Là encore, l’inspiration est maigre mais l’air charmant et surtout,  la chanteuse, quasi en transes, se donne sans compter avec quelques saisissants et jubilatoires  youyous lancés à pleine gorge et qui nous ramènent brusquement à ce à ce que la tradition méditerranéenne a de plus ancestral et immémorial … (cf ce fragment conservé de Sappho qui nous est parvenu : « Le youyou monte unanime de toutes les gorges »)  Et nous de nous étonner que gosier si cultivé et policé puisse soudain produire des sons aussi  bruts et populaires !  Comment ne pas penser à ce qu’écrivait  Alfred de Musset en 1839, décrivant le véritable choc ressenti en entendant pour la première fois … Pauline Viardot ! « Il est certain qu’aux premiers accents, pour quiconque a aimé la sœur aînée, il est impossible de ne pas être ému […] C’est le même timbre clair, sonore, hardi, ce coup de gosier espagnol qui a quelque chose de si rude et de si doux à la fois et qui produit sur nous une impression à peu près analogue à la saveur d’un fruit sauvage ».

Et on se dit que la belle Cecilia ferait une Carmen formidable, fière et singulière et, pourquoi pas dans l’écrin idéal de l’Opéra Comique où l’œuvre fut créée ? Car à dire vrai Paris l’a bien peu entendue sur scène, à part un Cherubino à Bastille passé d’ailleurs assez inaperçu… Pour l’heure Cecilia, reçoit avec émotion et simplicité le triomphe que lui réserve une salle en délire, debout à applaudir, acclamer et trépigner. « Quelle folle journée !» conclut-elle,  rayonnante et visiblement ravie, portée par l’amour de tout le public. On la sentirait prête à continuer toute la nuit, mais Chung est visiblement exténué et le stock de rappels épuisé.  Elle a en tout cas magnifiquement gagné son pari de cette journée à la mesure de l’artiste : généreuse, démesurée, exceptionnelle…  Qu’importe du coup que l’hommage à la Malibran ait par moments pu sembler un prétexte, ou que  nous n’ayons pas pour l’occasion découvert de réelles nouveautés : la « mariée » fut si belle, la fête si totale que l’on aurait vraiment mauvaise grâce à bouder son plaisir...

 

Orlando


 


 

 


commentaires (3)    ajouter un commentaire créer un trackback

publié dans : Représentations
Vendredi 6 juin 2008
par Licida
Rossini
 La Cenerentola   ossia la bontà in trionfo

Dramma giocoso en deux actes (1817)
Sur un livret de Jacopo Ferretti

Cecilia Bartoli, Angelina
Sen Guo, Clorinda
Liliana Nikiteanu, Tisbe
Antonio Siragusa, Don Ramiro
Bruno Pratico, Dandini
Carlos Chausson, Don Magnifico
Làszlo Polgar, Alidoro

Orchestre et Chœur de l’Opéra de Zurich
Kelly Thomas, clavecin
Adam Fischer, direction musicale

Version concertante, mise en espace



Deuxième épisode de cette journée hommage à la Malibran, un des opéras les plus célèbres de Rossini, et ce à plus juste titre que La Barbier de Séville, si je puis me permettre. Le génie comique de l'italien trouve ici à se révéler avec une infinie tendresse mais aussi un coté étonnement sadique, mélange absolument détonnant.

Et Cecilia Bartoli dans La Cenerentola, ce n'est pas une interprétation de plus: on pourra certes préférer des voix plus profondes comme Lucia Valentini-Terrani, mais jamais Angelina n'aura autant souri, chanter avec autant de tendresse, et aussi impressionnante que soit Lucia Valentini-Terrani, il ne me prends pas l'envie d'aller la serrer fort fort dans mes bras à la fin, contrairement à Bartoli (et que l'on ne me parle pas de Teresa Berganza...). Mais cette Angelina ce n'est pas que de la gentillesse, c'est aussi une agilité, une virtuosité ébouriffante qui étonne toujours autant à un moment de sa carrière qui n'est justement plus son zénith. Si l'on compare avec la version de référence qu'elle grava sous la direction de Chailly, évidemment, ce n'est plus tout à fait ça: la voix a perdu en étendue et certaines vocalises fulgurantes sont moins précises, mais ces pécadilles sont largement compensées par un naturel acquis à force de jouer le rôle sur toutes les grandes scènes du monde. Par ailleurs, cette chanteuse dont on attaque toujours la projection a réussi à émouvoir le public d'une salle à l'acoustique réputée difficile, comme quoi, même à l'opéra, mieux vaut parfois savoir bien jouer que beugler. Donc oui j'ose le mot, l'Angelina de Cecilia Bartoli est historique, une réference incontournable.



La version de concert que l'on nous présentait ce soir était mise en espace et en costumes, adaptant ainsi la mise-en-scène de Zurich qui ne brille franchement pas par la finesse (ah le gag telescopé façon Cage aux folles quand Magnifico croit furtivement que Dandini veut l'épouser), mais cela a au moins le mérite de dynamiser visuellement ce spectacle, car franchement une Cenerentola chantée en rang d'oignons, on y perdrait beaucoup en folie rossinienne.

Le prince du soir était Antonio Siragusa, plutot vaillant l'amoureux, je me demande bien pourquoi personne n'entend son entrée!! Antonio Siragusa c'est un ténor rossinien idéal: une projection à décorner les boeufs, un italien précis, un vrai sens du bel canto dont il maitrise tous les ressorts techniques, une vaillance enthousiasmante. Il y manquera ce soir là juste un peu d'amour, de tendresse; comme me le disait Caroline après Elisabetta dans la même salle où il chantait Norfolc: "Il est plus crédible en traître qu'en amoureux."

Un autre qui connait parfaitement son rôle et le joue avec un naturel saisissant, c'est Carlos Chausson, très amusant Don Magnifico, qui n'hésite pas à jouer la carte de l'outrance à des moments précis et savamment préparés, évitant ainsi de tomber dans la caricature. Et on se surprend à rire encore une fois, à des blagues du livret que l'on pensait déjà connaître par coeur. Bravo.

Passées les deux pestes chantées vivement, mais avec moins de présence et d'applomb que leur soeur ou leur père, par Sen Guo et Liliana Nikiteanu, le reste de la distribution n'est vraiment pas à la hauteur. Bruno Pratico n'en peut plus vocalement et est incapable de restituer la finesse d'écriture rossinienne, du coup il se rabat sur un jeu forcé qui pour le coup verse dans la caricature. Quant à Laszlo Polgar, autre vétéran, certes il y a toujours la stature en scène, soulignée par ce costume blanc, mais ce Parrain le Magicien (vous le dites comment vous "Marraine la Fée" quand c'est un mec, hein?) est vocalement plus croulant que protecteur: y a encore du coffre, mais on est pas loin de l'anarchie question technique.

L'orchestre et le choeur de l'Opéra de Zurich enfin sont dirigés de façon extrêmement attentive par Adam Fischer, la moindre croche est intégrée dans un ensemble clair et net, tout est dans le rang... un peu trop justement, conférant à cette Cenerentola un coté militaro-prussien qui colle mal avec le bordel organisé conçu par Rossini. Mais déjà nous a-t-on épargné un orchestre pompier qui fait passer son approximation pour de la grisante folie, monnaie courante dans le Rossini buffo, donc rien que pour le soin apporté à cette superbe partition, on est heureux.






commentaires (2)    ajouter un commentaire créer un trackback
cree blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus