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publié dans : Oeuvres et compositeurs
Samedi 31 mai 2008
par Clément

Voilà un nouvel article de Clément, qui se fait décidemment trop rare sur ce blog.


L’opéra sous Gustave III

Autour de Lovisa Augusti

 

Au cours du mois de juin, le soprano Simone Kermes s’apprête à sortir un disque consacré à des cantates de Joseph Martin Kraus composées pour la cantatrice suédoise Lovisa Augusti. Pour une fois, Mlle Kermes a eu une excellente idée et nous offre par là l’occasion de nous pencher sur la vie musicale et les interprètes du XVIIIe siècle en Suède, à la cour royale.

 

Les cantates interprétées par Simone Kermes et l’ensemble L’Arte del mondo sont La Scusa (1777) VB 43, La Pesca (1779) VB 44, La Gelosia (1780) VB 46 et La Primavera (1790) VB 47. La première et le troisième correspondent à des textes de Metastasio déjà mis en musique par Johann Hasse, par exemple, et gravés respectivement par Vivica Genaux et Véronique Dietschy.

 

Les débuts

 

La Suède s’était ouverte à l’opéra vers 1644-54 sous le règne de Christine de Suède, que l’on connaît pour sa mélomanie : ayant renoncé au trône pour se convertir au christianisme, elle fut le mécène de nombreux musiciens italiens. Ainsi les seules occasions d’entendre de l’opéra dépendaient-elles du passage de troupes étrangères. Au début du XVIIIe, certains compositeurs suédois comme Roman et Zellbell produisent avant tout des œuvres religieuses (oratorios donnés à la Storkyrka), tandis que toutes les œuvres dramatiques viennent toujours d’autres pays.

Des troupes de comédiens et chanteurs français, italiens et allemands viennent s’installer de façon permanente dans la ville, enrichissant la vie culturelle du pays. La question de la création lyrique en suédois commence à se poser, mais le premier compositeur Suédois à composer des opéras, Arvid von Höpken, commence à écrire des opéras italiens de type seria sur des livrets de Métastase, dans le style de Graun ou des Napolitains (Il rè pastore en 1752, Catone in Utica en 1753).

La reine Lovisa Ulrika, sœur de Frédéric le Grand, fait construire un premier théâtre à Drottningholm en 1754 ; celui-ci sera néanmoins détruit par un incendie dès 1762.

Les années 1750 sont une décennie importante, décidément, car en 1755, la troupe des Mingotti arrive pour la première fois à Stockholm sur invitation royale, accompagnée du compositeur bolonais Francesco Uttini. L’Italien choisit de s’installer en Suède et commence à produire des opéras sérias, toujours fidèles au modèle métastasien, ainsi que des opéras comiques français sur des textes de Favart. On compte même une mise en musique de Psyché d’après Quinault.

 

L’opéra suédois

 

Le compositeur Francesco Uttini

 

L’arrivée au pouvoir de Gustave III en 1771 est déterminante. Le roi, féru d’art dramatique, va fortement stimuler la création, doter sa ville et sa résidence de nouveaux théâtres, célébrer ses chanteurs et comédiens et surtout encourager la production d’œuvres lyriques suédoises.

À cet effet, le roi commence par congédier la troupe française et fait aménager pour des spectacles la salle de bal (Bollhuset) voisine du palais royal à Stockholm, sur l’île appelée Gamla stan (« la vieille ville »). Bollhuset est ouvert triomphalement en 1773 avec un événement exceptionnel : on y donne Thetis och Pelée, musique d’Uttini sur un livret dont la trame est de la main royale, avec l’aide d’un versificateur. Un opéra proprement suédois est enfin créé, avec des ambitions où l’on sent l’influence de la réforme de Jommelli, Traetta et Gluck :

 

« Men alla dessa svårigheter av praktisk-teknisk art övervunna, återstod ännu den största: huru sammansätta denna opera, så att den kunde med det merveilleusa underbara förena en någorlunda hållning, intérêt och prakt? Betraktade man den franska opera, detta konstens mästerstycke, så förnöjdes synen, men själen blef orörd. Betraktade man åter den italienska, så gafs allt för själen och intet för ögat. […] Med ett ord: man skulle söka en fransk syn; man skulle tillskapa ett nytt operasystem, och detta skulle bli svenskt » se souvient Gustaf Johan Ehrensvärd, premier directeur du théâtre lyrique royal.

Ainsi : « Une fois surmontées toutes ces difficultés pratiques et techniques, demeurait encore la plus grande : comment mettre en place un opéra qui puisse surprendre par son merveilleux tout en divertissant, en soutenant l’intérêt et en déployant tout son faste ? L’opéra français, ce chef-d’œuvre de l’Art, ravit l’œil du spectateur mais ne touche point son âme. L’opéra italien au contraire n’est que pour l’âme et n’offre rien de plaisant à voir. […] En un mot : il fallait rechercher la séduction visuelle des Français et créer un nouveau genre d’opéra, un opéra qui devait être suédois. »

 

L’influence française restait donc extrêmement prégnante (on le voit jusque dans la langue de l’époque, dans l’extrait ci-dessus), d’autant que le jeune roi écrivait presque plus souvent en français que dans sa langue maternelle ; on raconte du reste qu’il déclamait brillamment Corneille, Racine et Voltaire. Le projet d’opéra suédois exposé par Ehrensvärd semble correspondre assez exactement à l’œuvre de Traetta (I Tintaridi, Antigona, Ippolito ed Aricia…), mais dans les faits, Thetis och Pelée ne répond pas strictement aux canons musicaux de l’opéra italien : l’influence de la tragédie lyrique gagne également la structure de l’œuvre et la musique sans se limiter au faste des décors, machines et ballets. Le rôle de Pelée est d’ailleurs tenu par un ténor, comme tous les premiers rôles des opéras suédois à suivre, et non par un castrat.

 

Le nationalisme artistique est renforcé dans les choix de sujet suivants, qui célèbrent volontiers les figures historiques du pays : citons les rois Birger Jarl (Birger Jarl och Mechtild, Uttini), Gustav Vasa (Gustaf Wasa, Naumann), Gustav adolf (Konung Gustaf Adolfs jagt, Carl Stenborg) etc.

 

Néanmoins, à part J. C. Haeffner et l’acteur, ténor et compositeur Carl Stenborg, la création musicale demeure dominée par des musiciens étrangers : outre l’Italien Uttini, citons les Allemands J. G. Naumann, Vogler (l’abbé Vogler) et J. M. Kraus, ou encore le Suisse J. P. Du Puy. Par ailleurs, la source des livrets est essentiellement française (Quinault, Sedaine, Favart, Marmontel) ou tirée de Métastase.

 

Un âge d’or

 

Gustave III fait rouvrir le théâtre de Drottningholm en 1777, et l’activité dans ce théâtre sera très intense durant tout son règne. Il fait également construire à Stockholm la première salle d’opéra nationale, inaugurée en 1782. Bien que l’assassinat du roi mette un frein à la vie culturelle du pays, les bases d’une vie lyrique régulière étaient donc déjà bien posées.

 


Le théâtre de Drottningholm

 

Les théâtres royaux donnent le répertoire national mais aussi les habituels opéras comiques et tragédies lyriques, ainsi que quelques opéras italiens ; ces œuvres sont toutefois le plus souvent traduites et adaptées. Les œuvres de Gluck (Orfeo ainsi que les tragédies lyriques), les opéras français de Piccinni et les opéras comiques de Dalayrac, Monsigny, Grétry constituent l’essentiel du répertoire. Uttini ajoute cependant un prologue à Orpheus och Euridice, dans lequel Mlle Augusti chante Apollon ; Vogler compose également un prologue pour Armide, toujours de Gluck, et Le Tableau parlant de Grétry devient Den Talande Tavlan

 

Voici ce que Carl Stenborg, Orphée, chantait après que l’Eurydice d’Elisabeth Olin l’eut quitté :

 

Hvad gör jag utan min maka,

Hvart går jag utan min vän!

Euridice – ack hör, ack svara!

 

La volonté d’ouverture est néanmoins évidente ; en 1782, Gustave envoie son kapellmästare Joseph Martin Kraus faire le tour des principaux centres musicaux en Europe : Vienne, Londres, Paris, Naples… Le compositeur y entre en contact avec Piccinni, Gluck, Salieri, Sacchini et Haydn. Il passera quatre années à nourrir son inspiration et noter sur son carnet de voyages le détail de ce qu’il découvrait.

 

Par ailleurs, les interprètes suédois sont bien présents alors, et la qualité de leur école de chant ne s’est pas démentie depuis ; néanmoins plusieurs cantatrices étrangères occupent aussi les premiers rangs des chanteurs du pays, en ces années de bouillonnement créatif. Lovisa Augusti, honorée dans le disque à paraître, fait partie des Suédoises chéries du public.

 

Les étoiles de la scène suédoise

 

Née juive, Ester Salomon change son nom en Lovisa Salmoni [Salomoni] et se convertit afin d’avoir le droit de se produire et de mener une carrière musicale sans entraves. À l’âge de 17 ans, Lovisa chante devant le roi, alors de passage à Kristianstad. Impressionné, Gustave III l’engage pour le théâtre de Stockholm et l’attache à sa cour. La chanteuse, mariée depuis au musicien Augusti (nom qui signifie par ailleurs « août » en suédois), devient l’une des interprètes les plus en vue du pays, grâce à sa voix autant qu’à sa beauté. Un spectateur écrit « À son entrée, on croyait voir Vénus, mais quand elle commençait à chanter, c’est Apollon que l’on entendait. »

Son répertoire embrassait évidemment le champ assez large des œuvres de la cour. Elle doit avoir donné le répertoire italien en concert, comme en témoigne disque à paraître.

 

Néanmoins, faire d’elle une prima donna est peut-être exagéré : Fru Augusti (pour « Mme Augusti ») est restée en retrait de la véritable reine du chant en Suède, dénommée Elisabeth Olin. Ce soprano jouissait d’un potentiel dramatique sans doute d’une autre ampleur et fut fêté comme l’équivalent des Cuzzoni, Bordoni, Gabrielli ou Mara, bien qu’on puisse voir dans ces louanges la marque d’un certain chauvinisme. Elisabeth Olin jouait Racine (Athalie) et chantait Euridice, Iphigénie (en Tauride) comme Clytemnestre (Iphigénie en Aulide), le plus souvent avec Carl Stenborg qui était également son compagnon. Les deux partageaient l’affiche du fameux Thetis och Pelée d’Uttini, où Betty, la fille d’Elisabeth, chantait l’Amour. C’est aussi elle qui créa le rôle de la cruelle Zulma dans Cora och Alonso de Naumann. La jeunesse et le charme de Lovisa Augusti constituaient certes une féroce concurrence pour la cantatrice vieillissante ; mais elle ne lui céda la première place que lorsqu’elle était malade ou lors de ses grossesses.

 

Le soprano suédois Elisabeth Olin

 

En outre, lorsque Elisabeth Olin se retira de la scène, ce fut pour laisser la place à la Danoise Caroline Frederikke Müller (aussi appelée Halle-Müller), arrivée en Suède à la suite d’aventures amoureuses romanesques, et non à sa rivale Augusti. Müller fit sensation en débutant dans le rôle-titre d’Alceste, avant de renouveler le succès en Armide. Olin réussit à se maintenir au premier plan dans Iphigénie en Tauride.

Quoi qu’il en soit, Lovisa Augusti ne prit pas part à ces représentations et continua à chanter dans l’ombre des autres : elle n’est que Thémire dans le Roland de Piccinni, face à l’Angélique de C. Müller. Les rivales de Mlle Augusti sur la scène de Drottningholm et du théâtre national ne manquaient d’ailleurs pas, venant souvent de l’étranger : parmi les plus populaires signalons l’Allemande Franziska Stading (première Cora pour Naumann et Elektra pour Haeffner), la Polonaise Sophie Stebnowska (grand-mère de la Taglioni) et la Française Marie-Louise Marcadet, fille d’acteurs français employés à la cour… Lovisa Augusti finit par décéder prématurément à l’âge de 33 ans, décidément un bon âge pour mourir.

 

Le célébrissime soprano Gertrud Mara revient souvent comme élément de comparaison pour les chanteuses de la cour, notamment pour E. Olin ; elle fut indirectement liée au destin de Caroline Halle-Müller et enseigna le chant à F. Stading. Les cantatrices disposaient donc souvent d’une technique aguerrie inspirée des Italiens (c’était l’école de Mara). Si les œuvres suédoises sont certes très gluckistes, elles font néanmoins preuve de plus de souplesse. Certains passages vocalisants émaillent ainsi Proserpin de Kraus, Amphion ou Cora och Alonso de Naumann etc. Il faut dire que Vogler et Kraus étaient formés à l’école de Mannheim, tandis que Naumann avait repris le flambeau de Hasse à Dresde.

Lovisa Augusti semble ainsi avoir excellé dans la virtuosité suraiguë, si l’on en croit la présentation du disque à venir. Par conséquent, elle se situe dans la lignée de Mara et s’inscrit dans le goût de l’époque pour le soprano aigu, peut-être plus prononcé encore dans les pays germaniques et nordiques. On pourra se référer au dossier consacré à ce sujet mis en ligne sur ce blog. Vocalement ces pièces devraient donc aller comme un gant à Simone Kermes, qui pourra laisser Haendel et Vivaldi en paix !

 

 

Détails sur le disque à venir.

 

Discographie officielle :

 

Sont ici indiqués uniquement les enregistrements de musique pour la scène suédoise ou les voix. On trouve par ailleurs de nombreux disques, notamment de Kraus, avec des symphonies, quatuors, musique pour piano… Des œuvres de la carrière allemande de Naumann sont également disponibles.

 

Gustaviansk opera – Musica sveciae

Larges extraits de Thetis och Pelée, d’Elektra, mais aussi de Cora och Alonzo et Amphion.

Avec Hillevi Martinpelto, Gertrud Hoffstedt, sopranos ; Stefan Dahlberg, ténor ; Per-Arne Wahlgren, baryton.

The Drottningholm Baroque ensemble orchester, direction Thomas Schuback.

 

Proserpin – Joseph Martin Kraus – Musica sveciae

Opéra intégral, avec notamment le jeune Peter Mattei.

Stockholm Chamber Orchestra, direction Mark Tatlow.

 

Fiskarena – Joseph Martin Kraus – Naxos

Musique de ballet.

Svenska kammerorchester, direction Petter Sundkvist.

 

Musica sacra – Joseph Martin Kraus – SWR

Der Tod Jesu et œuvres suédoises.

Stuttgarter Kammerorchester, direction Helmut Wolf.

 

Arie e cantate – Joseph Martin Kraus – Musica sveciae

Cantate destinée au roi, extraits de Proserpin, airs italiens et français.

Avec B. Bonney et C.-H. Ahnsjö.

Drottningholm Court Theatre Orchestra, direction Thomas Schuback.


Begravningskantata för Gustavus III [cantate funèbre pour Gustave III] – Joseph Martin Kraus – Vangard

Clarion Concert Orchestra & Chorus, direction Newell Jenkins.

 

Begravningskantata för Gustavus III [cantate funèbre pour Gustave III] – Joseph Martin Kraus – Musica sveciae

Drottningholm Court Theatre Orchestra, direction Stefan Parkman.

 

Eighteenth Century Sweden In Music – Musica sveciae

Œuvres de Roman, Uttini, Kraus, Bellman, Wesström.

Avec notamment Peter Mattei.

Direction Anthony Halstead

 

Joseph Martin Kraus- A Musical Portrait – Musica sveciae

Compilation avec Peter Mattei, extraits de Proserpin, de cantates diverses.

Divers chefs.

 

Soliman II – Joseph Martin Kraus – Virgin classic

Opéra intégral.

Avec Lena Hoel, Tord Wallstrom et al.

Direction Philip Brunelle.

 

Gustaf Wasa – Johann Gottlieb Naumann – Virgin classic

Opéra intégral

Avec L. Nordin, N. Gedda, Anders Andersson et al.

Royal Swedish Opera Orchestra, direction Philip Brunelle.

 

Non officiels :

 

Cora und Alonzo (version de Dresde de Cora och Alonzo) – Johann Gottlieb Naumann – concert 2001

Opéra intégral.

Avec Inga Kalna, Bernarda Fink, Sunhae Im et al.

Concerto Köln & Kammerchor Dresden, direction René Jacobs.

 

Aeneas i Carthago – Joseph Martin Kraus – concert 1971

Acte III.

Avec E. Söderström, Rolf Björling et al.

Direction Charles Farncombe.

 

Aeneas i Carthago – Joseph Martin Kraus – concert 1979

Opéra intégral.

Avec E. Söderström, Johnny Blanc et al.

Direction Newell Jenkins.

 

Proserpina [version allemande] – Joseph Martin Kraus – représentation 2006

Opéra intégral.

Avec Alexandra Coku, J. Stojkovic, Johannes Chum et al.

Das Neue Orchester, direction C. Spering.

 

 

La liste est non exhaustive ; certains des enregistrements cités ne sont malheureusement plus disponibles.


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publié dans : Oeuvres et compositeurs
Mercredi 8 novembre 2006
par Frédéric

L’Artaserse de Métastase

Par Frédéric

 

 

1. Le livret aux 108 mises en musique

 

 

 

 

De la grande à la petite histoire : 

L’histoire est tirée de l’historien romain Justin, souvent inexact sur le plan historique, mais prompt à rapporter de sordides histoires de meurtres entre frères et sœurs, de parricides, d’infanticides, bref tout ce qui peut intéresser les librettistes de l’époque baroque.

L’affaire se passe en Perse, à Suse, capitale des Achéménides (une dynastie presque aussi forte en meurtres que les Atrides grecs) et met en scène la succession du roi Xerxès I (Serse), assassiné par le chef de la garde royale Artabano. Celui-ci fait accuser Darius (Dario), le fils aîné et installe sur le trône Artaxerxès I (Artaserse) le cadet, qu’il compte éliminer plus tard (pour monter lui-même sur le trône bien sûr). L’histoire est en partie vraie, Artaxerxès a fait exécuter à son avènement le commandant Artaban, assassin de son père, mais aussi tous ses rivaux potentiels, frères et cousins comme cela se faisait à la cour perse. Ce fut ensuite quand même un grand roi sage et juste (même les Grecs, qui n’aimaient point les Perses, le disent !).

Métastase présente Artaserse sous cet autre jour, plus clément et un peu manipulé par Artabano. Le problème cornélien est mis en place par le fait que le fils du meutrier, Arbace, est amoureux de la fille de la victime, Mandane et que le fils de la victime, Artaserse est amoureux de la fille du meurtier, Semira. On a donc une intrigue en chiasme entre les frères et sœurs (Artaserse/Mandane versus Arbace/Semira) et les couples d’amoureux (Artaserse/Semira et Arbace/Mandane). L’enjeu est l’amour mais aussi la lutte pour le pouvoir, qui se termine par le couronnement d’Artaserse et l’union d’Arbace avec sa sœur Mandane.


 

Personnages : 


Artaserse, prince puis roi de Perse, ami d’Arbace et amant de Semira
Mandane, princesse, sœur d’Artaserse et amante d’Arbace
Artabano chef de la garde royale, père d’Arbace et de Semira
Arbace, ami d’Artaserse et amant de Mandane
Semira, sœur d’Arbace et amante d’Artaserse
Megabise, général, confident d’Artabano


 

108 opéras :


Réunissant les grands thèmes chers à l’opéra baroque, lutte pour le pouvoir, gentil persécuté par erreur, méchant conseiller traître, etc, le livret eut un grand succès. C’est, avec Achilla in Scyro le livret le plus souvent mis en musique au 18ème siècle. Voici les plus marquantes de ces compositions. On remarquera que plusieurs des grands compositeurs de cette époque (Hasse et Jommelli notamment) ont resservi le plat plusieurs fois, avec des révisions, ce qui montre à la fois le succès du livret et sans doute aussi son intérêt musical.

On voit aussi que jamais le livret n’a cessé d’intéresser les musiciens, avec parfois une multitude de versions  en quelques années (1730-1731 ; 1738-1740 ; 1749-1751 ; 1760-62) et dans des villes aussi variées que Naples, Stuttgart, St Petersbourg ou Copenhague ! J’ai pu dénombrer, avec mes maigres moyens, 78 versions que voici. Elles s’étalent apparement jusqu’en 1806. Depuis 1730, il y a peu d’années desquelles Artaserse est absent, alors que l’histoire n’avait inspiré que quelques musiciens auparavant (ni Scarlatti Père, ni les frères Bononcini).

(J’ai mis les prénom entre parenthèse dans le cas d’homonymes moins connus).

 

1)      Vinci, Rome, Teatro delle Dame, 4 Février 1730. La distribution comprenait cinq soprano (dont Carestini et Giziello) et un ténor (5 airs chacun sauf Mégabise 3 airs).
2)      Hasse, Venise, Théâtre S. G. Grisostomo, plusieurs représentations fin Février 1730, avec Farinelli (soprano, Arbace), Francesca Cuzzoni (soprano, Mandane), Filippo Giorgi (soprano, Artaserse) Maddalena Pieri (contralto, Semira), Nicolino Grimaldi, (contralto, Artabano); Antonio Castori (soprano, Megabise)
3)      Vinci, Milan, reprise posthume automne 1730.
4)      Hasse, Lucques, automne 1730.
5)      Vinci, Ferrare, 1731, reprise posthume, avec les récitatifs de la version Hasse. La distribution comprenait Farinelli (soprano, Arbace), Tesi (contralto, Semira), Scalzi (soprano, Artaserse ou Megabise?). Il y eut encore des reprises de la version Vinci à Rome et à Fano la même année.
6)      Bioni, Breslau, 1733.
7)      Hasse, Venise, Théâtre S. G. Grisostomo, carnaval 1734, révision (avec des airs de Galuppi ?), avec Gaetano Caffarelli (soprano, Artaserse), Lucia Facchinelli (soprano, Mandane), Francesco Tolve (ténor, Artabano), Carlo Broschi dit Farinelli (soprano, Arbace), Teresa Pieri (contralto, Semira), Antonio Baldi (contralto, Megabise).
8)      Pasticcio de Hasse, Porpora et Broschi, Londres, Haymarket, 29 octobre 1734, avec Farinelli (soprano, Arbace), Senesino (contralto, Artaserse), Montagnana (basse, Artabano), Cuzzoni (soprano, Mandane). Porpora est l’auteur du duo Arbace/Mandane « Tu vuoi ch`io viva, o cara » à l’Acte III. Broschi a rajouté l’air virtuosissime « Son qual nave » au rôle d’Arbace, qui comprenait 19 des 29 airs de cette version !
9)      Paganelli, Braunschweig, 1737.
10)  Schiassi, Lisbonne, 1737.
11)  Lampugnani, Milan, Tetrao Ducale, janvier 1738.

12)  Araja, St Petersbourg, 9 janvier & 10 février 1738.
13)  Brivio, Padoue, 3 juin 1738.
14)  Ferrandini (G.B.), Munich, Théâtre de la Cour , 22 octobre 1739.
15)  Porta, Munich, 1739.
16)  Hasse, Dresde, Théâtre de la Cour , 9 septembre 1740, nouvelle version.
17)  Adolfati, Vérone, Carnaval 1741.
18)  Arena, Turin, T. Region Carnaval 1741.
19)  Gluck, Milan, 26 décembre 1741 (premier opéra de Gluck).
20)  Chiarini, Florence, carnaval 1742.
21)  Vinci, Naples, T. S. Carlo, 4 novembre 1743, reprise avec Astrua, Camati, Franchi, Caffarelli, Gherardi, Albuzio.
22)  Graun (C.H), Berlin, Opéra royal, 2 Decembre 1743.
23)  Duni, Florence, T. Pergola, 1744.
24)  Terradellas, Venise, T. S. G. Grisostomo Carnaval 1744.
25)  Avosso, Venise, T. S. G. Grisostomo, 1746. 
26)  Bernasconi, Vienne, 8 octobre 1746.
27)  Ciampi, Palerme, 1747.
28)  Scarlatti (Giuseppe), Lucques, 26 août 1747.
29)  Carcani, Plaisance, Carnaval 1748.
30)  Perez, Florence, T. Pergola, automne 1748.
31)  Galuppi, Vienne, 27 Janvier 1749.
32)  Jommelli, Rome, T. Argentina, 4-6 Février 1749.
33)  Lampugnani, Milan, T. Regio Ducale, 26 Dec 1749, révision.
34)  Pampani (Antonio), Venise, Th. S. G. Grisostomo, Carnaval 1750. 
35)  Dal Barba, Vérone, Carnaval 1751.
36)  Galuppi, Padoue, nouvelle version, Th. Nuovo, 11 June 1751, avec Giuseppe Poma (Artaserse), Regina Valentini Mingotti (Mandane), Gioacchino Conti (Arbate), Teresa Mazzoli (Semira), Marianna Maggini (Megabise), Anton Raaf (Artabano).
37)  Pescetti, Milan, T. Ducale, 26-28 décembre 1751.
38)  Jommelli, Mannheim, 1751.
39)  Ferrandini (Antonio), Forli, Printemps 1752, pasticcio.
40)  Fischetti, Plaisance, 1754.
41)  Gasparini (Quirino), Milan, T. Ducale, 26 décembre 1756.
42)  Pampani (Antonio), Venise, T. S. Benedetto, Carnaval 1756.
43)  Jommelli, Stuttgart, version réécrite, 30 Aout 1756.
44)  Scolari, Pavie, Carnaval 1757.

45)  Hasse, Naples, San Carlo, 20 janvier 1760, nouvelle version.

46)  Sarti, Copenhague, Th. Kongelige, Carnaval 1760.

47)  Bach (J-C), Turin , T. Regio, 1760. 

48)  Arne, Londres, Covent Garden 2 Février 1762.

49)  Piccini, Rome, T. Argentina, 3 Février 1762.
50)  Scarlatti (Giuseppe), Vienne, 15 Février 1763.
51)  Fiorillo, Cassel, 1765.
52)  Ponzo, Venise, T. S. Benedetto, janvier 1766.
53)  Boroni, Prague, 1767.
54)  Sacchini, Rome, 1768.
55)  Paisiello, Modène, T. Corte, 26 décembre 1771.
56)  Vento, Londres, 1771.
57)  Piccini, Naples, San Carlo, version révisée, 1772.
58)  Manfredini, Venise, T. S. Benedetto, janvier 1772.
59)  Giordani, Londres, 1772.
60)  Myslivecek (Josef), Naples , T. San Carlo, 13 août 1774. 
61)  Bertoni, Forli, printemps 1776.
62)  Borghi, Venise, 6 décembre 1775.
63)  Guglielmi, Rome, 29 janvier 1777.
64)  Bertoni, Londres, King’s Theater, 23 janvier 1779, version révisée.
65)  Carusio, Florence, Carnaval 1780.
66)  Ullinger, 1781.

67)  Zanetti, Trévise, 1782.
68)  Alessandri, Naples, T. San Carlo, 4 novembre 1783.
69)  Cimarosa, Turin, 26 décembre 1784.
70)  Bianchi, Padoue, 11 juin 1787.
71)  Anfossi, Rome, Teatro delle Dame, Carnaval 1788.
72)  Tarchi, Mantoue, printemps 1788.

73)  Bertoni, Gênes, Carnaval 1788, version révisée.
74)  Zingarelli, Trieste, 1789.
75)  Androzzi, Livourne, 1789.

76)  Zingarelli, Milan, 26 décembre 1793.

77)  Isouard, Livourne, Automne 1794.
78)  Portogallo, Lisbonne, 1806

 

On remarque que des grands compositeurs de cette époque seul Vivaldi n’a jamais eu affaire à ce livret (pour Haendel et Leo, voir la suite). Pergolesi non plus, mais on pourrait mettre ça sur le compte de sa brève carrière.

Attention : 

-   Artaserse a fait l’objet de mise en musique sur d’autres livret que celui de Métastase dès le début du 18ème siècle : L’Artaserse de Orlandini (1706, Livourne ;  Naples, 9 juin 1708) est sur un livret de Pietro Pariati. Ariosti a créé un Artaserse à Londres (King’s theatre, décembre 1724) ainsi que Lotti à Naples en janvier 1713.
Antonio Pampani, un vénitien converti à la mode napolitaine a composé un second Artaserse Longimano, mais le livret est tiré du Temistocle de Métastase et ne raconte pas la même histoire, même si elle se déroule sous le même règne (Artaxerxès Ier était surnommé « Longue-main » parce qu’il avait la main droite plus longue que la gauche). Venise, T. San Angelo, Carnaval 1737, avec le castrat soprano Lorenzo Gherardi.
Haendel a composé en janvier 1734 un pasticcio intitulé Arbace, sur le livret d’Artaserse de Métastase. Les récitatifs étaient de Haendel, mais les airs étaient tirés pour la plupart des Artaserse de Vinci et Hasse. La distribution comprenait Anna Strada del Po et Carestini.
Leonardo Leo, n’a pas composé d’Artaserse mais aurait mis en musique deux airs d’Arbace : « Per quel paterno amplesso » et  « Fra cento affanni e cento ».
Mozart a mis en musique plusieurs airs de l’Artaserse : « Conservati fedele », K23 (1765), pour contralto, « Per pietà bell'idol mio » K78 (1766), pour soprano, « Oh, temerario Arbace!…Per quel paterno amplesso », K79 (1766), pour soprano, « Fra cento affanni e cento » (1770), pour un castrat soprano, « Se al labbro moi non credi » K295 (1778) pour le ténor Anton Raaf arrivé sur la fin de sa carrière. Il y a donc peu de coloratures et l’étendue de l’air n’excède pas plus d’une octave. Ils sont dans le coffret (5CD) d’Airs de concerts de Mozart chez Decca, par Te Kanawa, Berganza et Winbergh.

Discographie :

 

Evidemment  et malheureusement, c’est très maigre :

 

Intégrales :

* Thomas Arne, Artaxerxes, version en anglais. Dir. Roy Goodman, Catherine Bott (Soprano), Patricia Spence (Mezzo), Christopher Robson (Contre-ténor) Un disque sans grande envergure, juste correct pour découvrir l’œuvre.

* La première version Hasse de 1730 a été jouée et mise en scène le 19 novembre 1999 au Teatro Rossini de Lugo - Orchestra Sinfonica dell'Emilia-Romagna - dir. Rinaldo Alessandrini. Distribution : Paoletta Marrocu (Mandane), Patrizia Bicciré (Arbace), Emanuele Giannino (Artabano), Maria José Trullu (Artaserse), Giovanna Donadini (Megabise), Anna Burford (Semira). Enregistrement partiel disponible un temps sur Operashare.
Critique de Opéra International : "L'ouvrage affirme une très haute valeur musicale et dramatique"..."La distribution est médiocre ; en émergent seulement Paoletta Marrocu et Maria José Trullu"..."On a réduit les arie et coupé dans les récitatifs"..."La direction d'Alessandrini agrave les choses, scandant les tempi avec la monotonie d'un carillon du XVIIIe siècle. Le spectacle de Gasparon, disciple de P.L. Pizzi, s'impose en revanche par sa grâce et son sens du tableau vivant, dans un décor d'un beau classicisme." (janvier 2000)


 

Quelques Extraits :

* « The soldier tir'd » de Arne, Joan Sutherland, The Art of Prima-Donna, Decca, 1962
* Ouverture d’Artaserse de Hasse, dans la bande originale de Farinelli il Castrato, Talens lyriques, dir. Christophe Rousset. Plutôt pas mal.
*
 « Pallido il sole », de Hasse, Andreas Scholl (contre-ténor), Heroes, Decca, 1999
*
 « Pallido il sole », de Hasse, Jochen Kowalski, (contre-ténor) Arien, Capriccio, 2000
*
Deux airs de Hasse « Per Questo Dolce Amplesso » et « Pallido il sole » par Aris Christofellis (sopraniste), L’Age des castrats, EMI, 2003
*
Deux airs de Hasse « Per Questo Dolce Amplesso » et « Or la nube procellosa » par Vivica genaux, Arias for Farinelli, Dir. René Jacobs, HM, 2003
*
« Son qual nave »  rajouté par Broschi dans l’Artaserse de Hasse : bande originale de Farinelli il Castrato, Talens lyriques, dir. Christophe Rousset avec la voix reconstitué en mixage à partir de celle d’Eva Malas et de Derek Lee Ragin. Un peu bizarre quelquefois, mais permet de connaître l’air.
*
 « Sulle sponde del torbido lete », de Graun, par Jochen Kowalski (contre-ténor), Arias baroques, Berlin Classics, 1999.
*
Quelques airs sont aussi présents sur les CD de Nella Anfuso et ceux du sopraniste Manzotti, mais… 

 

Dans quelques semaines, 2ème partie avec un petit commentaire de l’Artaserse de Hasse et comparaison (limitée évidemment) avec celui de Vinci. 


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publié dans : Oeuvres et compositeurs
Jeudi 3 août 2006
par Bajazet

Et le troisième!

Un peu d’histoire d’abord 

Il existait une tradition de l’oratorio en italien à la Cour des Habsbourg depuis la seconde moitié du XVIIe siècle, en particulier d’un type d’oratorio donné pour la Semaine Sainte , appelé « oratorio du sépulcre », mettant en scène des apôtres et/ou Marie-Madeleine. On en trouve par exemple de Caldara — lequel installé à Vienne fut le premier à mettre en musique plusieurs livrets d’opera seria de Métastase, comme La Clemenza di Tito en 1734 : un enregsitrement est paru récemment — comme plus tard de Zelenka.

Métastase d’ailleurs a écrit plusieurs livrets d’oratorio très fameux, soit christiques ( La Passione di Gesù Cristo par ex.), soit sur un sujet de l’Ancien Testament (Betulia liberata, Giuseppe riconosciuto, Gioas Re di Giuda).

[On trouve ces livrets réunis en un petit volume de poche : Metastasio, Oratori sacri, Venezia, Marsilio, 1996]

Or dans les années 1770-1790 une société de musiciens viennois, la Wiener Tonkünstlersozietät , fondée par le compositeur Florian Gassmann en 1771, organisait des concerts de bienfaisance au profit des veuves de musiciens.

Ces concerts avaient lieu deux fois l’an : juste avant Noël et pendant le Carême. L’entracte de l’oratorio était ocuupé par un concerto et des pièces instrumentales. La participation des artistes était bénévole. Le sujet exaltait traditionnellement la constance chrétienne dans les adversités tout en offrant une musique volontiers monumentale (ce sont des concerts solennels).

 

C’est dans ce cadre que se succédèrent plusieurs grands oratorios italiens à sujet biblique (toujours en 2 parties), dont voici quelques exemples remarquables : 

 

1772 : GASSMANN, Betulia liberata 
1773 : Carl Ditters von Dittersdorf, Esther 
1775 : Joseph HAYDN, Il Ritorno di Tobia 
1778 : DITTERSDORF, Giob
1787 : KOZELUCH, Mosé in Egitto 

Pour ce que nous pouvons en juger d’après plusieurs enregistrements récents (chez CPO en particulier), ces oratorios joignent au vocabulaire de l’opera seria (succession de récitatifs secs et d’airs, grands airs pathétiques à vocalises, airs dont le texte repose sur une comparaison avec les éléments naturels) une participation importante du chœur et une orchestration fastueuse développée dans des séquences descriptives (passage de la Mer rouge dans Moïse, tempête dans Tobie ou Job).

Ainsi, ces musiques témoignent à la fois d’une empreinte de l’opéra contemporain (dans la virtuosité d’apparat, par exemple) et d’un élargissement de la palette orchestrale, volontiers « pré-romantique » ou plus précisément « Sturm und Drang » : ce n’est pas un hasard si ces oratorios excellent à exprimer les turbulences de l’atmosphère comme de l’âme.

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HAYDN, Il Ritorno di Tobia