Blog sur l'opéra
Emmanuelle Haïm, direction musicale
Jean-Louis Martinoty, mise en scène
Hans Schavernoch, décors
Sylvie de Segonzac, costumes
François Raffinot, chorégraphie
Fabrice Kebour, lumière
Orchestre et Choeur Le Concert d'Astrée
Paul Agnew, Thésée
Anne Sofie von Otter, Médée
Sophie Karthäuser, Æglé
Jean-Philippe Lafont, Égée
Jaël Azzaretti, Cérès, Cléone, une bergère
Nathan Berg, Mars, Arcas
Aurélia Legay, Vénus, Dorine
Salomé Haller, La prêtresse
Cyril Auvity, Bacchus, un plaisir, un berger
Après la relative déception de Cadmus et Hermione, j'attendais beaucoup de cette production. Espoir déçu en grande partie à cause de l'oeuvre elle même qui est loin d'être une réussite dans l'oeuvre de Lully et surtout de Quinault. S'il est évident que les actions mythologiques présentées sont avant tout un miroir de la vie de la Cour, Quinault n'en est pas moins un grand dramaturge capable d'architectures rigoureuse et de textes émouvants comme peuvent le prouver des livrets tels qu'Armide ou Proserpine. Or le livret de Thésée n'est vraiment pas à son honneur: prologue sans intérêt, acte I qui n'est qu'un grand "bruit de guerre", sorte d'excroissance du prologue dans le drame qui ne commence vraiment qu'au II; et encore, les divertissements, en plus d'être interminables, tombent rarement au moment opportun, les scènes arrivent souvent comme des cheveux sur la soupe (le retour de Médée au V!) et certaines phrases sont répétées jusqu'à plus soif au milieu d'un texte qui ne brille ni par son invention ni par sa profondeur. Seuls les passages de Médée sont passionants, tant par la richesse du texte que par l'esquisse du personnage célèbre et récurrent de la magicienne amoureuse. Sur un livret si inégal, la musique tient souvent du Lully au kilomètre, c'est toujours très agréable à écouter mais peine à soutenir le drame et à émouvoir, sauf encore une fois pour les scènes de Médée qui sortent du lot. Je suis vraiment étonné de voir sous la plume de Piotr Kaminski cette oeuvre si bancale élevée au rang de chef-d'oeuvre.
Dans ce contexte, retenir l'attention du spectateur pendant presque trois heures relève de la gageure et Jean-Louis Martinoty y arrive, même si on l'a connu beaucoup plus inspiré ailleurs. Le gros défaut de cette mise-en-scène est en effet d'user jusqu'à la corde des procédés qui auraient été les bienvenus de façon ponctuelle. Par exemple: pendant la scène de sorcellerie de Médée, l'élégant plafond peint dans le style 17ème français et projeté en fond de scène se transforme en une lanterne magique où errent des figures issues des tableaux de Bosch ou le portrait d'Aeglé au visage mortifié et défiguré; ce qui eut été interessant 5 minutes devient lassant au bout de 20, sans compter que cette projection vidéo est parfois le seul élément censé figurer l'horreur de la scène; autre exemple: la trappe en milieu de scène utilisée au moins trois fois de façon très très prévisible et par laquelle disparait Médée au V... en se cachant sous la table! On était habitué à plus de dignité de la part de la Colchidienne! Le reste de la mise en scène n'est pas indigne mais manque d'imagination (les projections vidéos du chateau de Versailles lors du final sont l'exacte illustration du livret) et pêche par la conception du personnage de Thésée/Louis XIV: comme souvent le personnage royal brille par la rareté de ses scènes, alors en faire un type perdu sans energie et accablé par le sort... Passés ces idées un peu courtes et répétitives, les décors stylisés d'Hans Schavernoch sont agréables à défaut d'être signifiants et les costumes d'époques ne sont pas portés avec la même prestance par tous (Agnew et Lafont sont particulièrement peu crédibles pour ne pas dire ridicules). La direction d'acteurs est claire à défaut d'être foisonnante, et réussit à se maintenir même pendant les ennuyeux divertissements, on lui en sait gré. Les chorégraphies de François Raffinot ne sont pas toujours de la meilleure eau: j'ai toujours pensé que la capoeira était une bonne idée pour les batailles handeliennes, mais elle se justifie moins pendant les scènes de triomphe; la danse des morts est assez caricaturale et maladroite; par contre la scène de sorcellerie et la gestion de la foule est excellente, grace aussi aux très beaux et vivement colorés éclairages de Fabrice Kebour.
Emmanuelle Haïm à la tête du Concert d'Astrée étonne par la vivacité de sa direction, voilà un ensemble que je n'appréciais que moyennement quand je l'ai découvert mais qui me plait de plus en plus même si je trouve que cela manque toujours cruellement d'esprit et d'intelligence dans Handel. Ici c'est animé, consistant et toujours habité, on atteint pas les splendeurs du Concert Spirituel mais c'est largement suffisant pour mes oreilles qui sont pourtant très difficiles pour ce repertoire. Excellent aussi le choeur à la diction claire et percutante.
Paul Agnew est un Thésée absent et geignard, j'ai détesté; Jean-Philippe Lafont est bien prosaïque pour le roi Egée et ses talents de récitativistes (que l'on pouvait admirer dans L'Etoile) masquent mal sa laideur vocale; Jaël Azzaretti est toujours aussi impeccable, ça manque un peu de caractérisation mais il serait crétin de le lui reprocher ici; la voix d'Aurélia Legay m'a semblé assez sérrée mais ne manquait pas de dramatisme; Salomé Haller est splendide en prêtresse; Cyril Auvity parfait pour ce repertoire et la voix rocailleuse mais néanmoins stylée de Nathan Berg confère une vraie personnalité et donc vie à son personnage pourtant bien commun. Reste la superbe Aeglé de Sophie Karthäuser à la voix pure et à l'expression parfaitement maitrisée, voire un peu trop si l'on veut chipoter. Ce manque relatif de sincérité, on ne peut le reprocher à la Médée d'Anne-Sophie von Otter qui justifie à elle seule ce spectacle: certes la voix est un peu légère pour les affres de la magicienne et ressemble un peu trop à Aeglé mais quelle intelligence dans la déclamation, quel port, quelle authenticité, quelle variété et quelle imagination dans les nuances toujours justifiées. Le chant est d'un tel naturel que le personnage semble simplement parler dans une langue suresthétisée.
Prochain rendez-vous lullyste avec Armide la saison prochaine au TCE par... Robert Carsen semble-t-il... (soupir)