Ah le charme de découvrir enfin tous les mérites d'une oeuvre à laquelle on se croyait insensible! Je dois avouer que l'écoute adolescente du célèbre disque de Karajan avec Gobbi et Schwarzkopf ne m'avait pas transporté au dela de l'estime pour la dernière oeuvre de Verdi en forme d'éclat de rire, un éloge final de la vie et blablabla. Et ce soir je viens de goûter tous les délices de ce théâtre et de cette musique lourdement sautillante. Une chose m'a en effet saisi: l'alternance de phrases graves et de phrases légères; sans forcément convoquer l'air de la jalousie de Ford, à bien des moments on a le sentiment que l'orchestre nous joue Don Carlos pendant quelques secondes avant de retrouver les fins traits d'archers et la comédie pastorale. C'est tout le charme de cette oeuvre de méler ainsi puissance lyrique dévastatrice et rire allègre; c'est une comédie qui, entrainée par un orchestre débordant et parfois menaçant, vire à la farce.

Autant dire tout de suite que j'ai donc beaucoup aimé. La mise-en-scène de Mario Martone m'a semblé honnête toute la première partie, rien de révolutionnaire, une scénographie efficace faite de quelques meubles et d'échafaudages communiquant par des escaliers en fond de scène et qui permettent avec astuce de faire surgir les personnages de façon changeante et simultanée. Mais bon, rien de fabuleux, je saluais juste la direction d'acteurs alerte qui donnait une impression de naturel qui, même si elle n'impressionne jamais, est bien la chose la plus difficile à rendre, surtout pour une comédie où la convention ne saurait excuser les boursouflures tragiques du drame lyrique.
Heureusement la seconde partie signa la réussite de cette mise-en-scène: le rideau s'ouvre sur Falstaff emmitoufflé dans une couverture devant des draps et du linge séchant sur un fil; les complotteurs apparaissent sur l'echafaudage dans la pénombre et épient entre les draps. Ce qui pourrait passer pour un stéréotype de la comedia dell'Arte s'avère ici très efficace et juste pour rendre crédible la présence dissimulée de tout ce monde sur une si petite scène. Le dernier tableau découvre une superbe toile de scène derrière l'echafaudage représentant le chêne en bleu, rouge et vert, toile féérique, touche shakespearienne dans cet univers du XIXème siècle finissant voulu par le metteur-en-scène. Un gros projecteur posé à l'avant scène vient souligner la mise en abyme. Les personnages fabuleux apparaissent alors de tous cotés sur l'échafaudage envahissant la scène instaténément comme par magie, revêtus de toges et de masques empruntés au théâtre antique, superbe idée pour traduire la séverité grimaçante de cette farce que l'on retrouve dans la musique. Et Nanetta de chanter son célèbre air debout sur une balançoire oscillant au dessus de Falstaff chatouillé par les êtres imaginaires; belle idée là aussi pour cet air tout en apesanteur, idée que Serban avait d'ailleurs déjà eu pour le premier air de Lucia. Et le final vient synthétiser toute l'histoire dans un décor redevenu réaliste devant ce projecteur que Falstaff franchit pour adresser sa dernière phrase au public, lui aussi dupé, mais par l'illusion comique.

Evidemment cette belle, intelligente et fine mise-en-scène ne serait rien sans les talents d'acteurs de l'équipe de chanteurs. Patrizio Saudelli est un Bardolfo bouffe à souhait, tout comme le Dr Cajus d'Enrico Facini ou le Pistola de Federico Sacchi à la voix presque trop belle pour un rôle censé verser dans le ridicule. En Fenton Francesco Meli est très bon dans les scènes à plusieurs, mais son air du dernier acte le trouve inutilement dégoulinant, chantant trop fort un air qui devrait être tout en délicate séduction, du coup il tombe dans la caricature du ténor chantant une berceuse à reveiller les morts, dommage. La Meg de Caitlin Hulcup est un peu trop effacée dans le brillant quatuor féminin, mais, à sa décharge, la partition ne l'aide guère à se faire remarquer.
La Nanetta d'Amel Brahim-Djelloul est un peu sèche dans la fraicheur, trop tendue pour sonner juvénile, mais pour son dernier air chanté sur un fil et pour sa clarté vocale on lui pardonne aisément ce manque de naturel dans le ton. La Mrs Quickly de Marie-Nicole Lemieux est truculante, usant de graves impressionnants et fortement poitrinés, dans un génie comique qui tire sur la caricature avec bonheur, on ressent toute la joie enfantine qu'elle a de jouer les commères, le tour de force étant clairement ici de doser savamment sa voix pour que la force comique et la puissance vocale du personnage aillent toujours de paire sans jamais s'imposer au détriment de l'autre.
Cet équilibre Ludovic Tézier n'a pas sur le trouver pour Ford: la voix est somptueuse, l'air de jalousie ravageur, mais on a du mal à croire que ce personnage soit assez joueur pour faire une farce à Falstaff tant il respire la sévérité, ce Ford là ressemble facheusement à un Otello pour le coup et l'acceptation du revirement final sonne fausse.
Anna Caterina Antonacci est fabuleuse en Alice Ford, tout y est: la classe, l'esprit, la veine comique, la légereté, la séduction, l'élégance, l'italiennita; quel bonheur de la voir sautiller innocemment en feignant l'amour pour Falstaff au début de la dernière scène; vocalement le rôle ne lui pose pas de problème, même si l'aigu est assez tendu et crillard quand il est tenu, mais ce n'est pas gênant car ils sont écrits dans les ensembles et passent donc assez bien.
Enfin le Falstaff d'Alessandro Corbelli est merveilleux, jouant intelligemment sur la rustrerie de son personnage sans en faire des tonnes; caricaturer ce personnage serait rendre incompréhensible son passé et son attitude finale, Falstaff n'est pas qu'un gros porc ivrogne et libidineux comme le font croire les insultes des commères, il est bien plus attachant et Corbelli a su brillamment rendre ce caractère comique et sympathique jusque dans sa grossiereté.

Un dernier mot pour l'Orchestre de Paris sous la direction d'Alain Altinoglu qui n'est pas pour rien dans la réussite de ce spectacle: certes on pourrait souhaiter plus de couleur et un son moins "militaire", mais son soucis permanent de soutenir les chanteurs sans perdre en allant et en rythme est plus que payant; il sait par ailleurs très bien rendre les contrastes dont cette musique est emplie.

Bref la dernière a lieu dimanche et je ne saurai trop vous recommander d'y aller. Sinon vous pouvez toujours vous consoler avec la petite vidéo de la générale proposée sur la page d'accueil du site internet du Théâtre des Champs-Elysées (cliquez sur voir en bas à droite - dépêchez vous, elle ne restera plus là très longtemps!).
