Blog sur l'opéra
Pergolesi – Salustia (1732)
Livret anonyme d’après Alessandro Severo de Apostolo Zeno
Mise en scène et décors Jean-Paul Scarpitta
Costumes Atelier de l’Opéra National de Montpellier & Atelier de modiste Gregoria Recio
Lumières Anne-Claire Simar
Salustia Maria Ercolano
Alessandro José Maria Lo Monaco
Marziano Marina De Liso
Giulia Raffaella Milanesi
Claudio Cyril Auvity
Albina Valentina Varriale
La Cappella della Pietà de’ Turchini
Antonio Florio
Teatro Pergolesi, Jesi, 5 septembre 2008
Les photos ont été prise lors des représentations de Montpellier en juillet 2008 par Marc Ginot.

Cette année c’est Antonio Florio qui pilote cette résurrection. Après avoir entendu monts et merveilles sur ce chef et sa Capella della Pietà de’ Turchini, je suis un peu déçu par leur prestation. La faute aussi à l’empreinte que Dantone a laissée dans ce répertoire. Bien entendu, Florio et sa troupe n’ont jamais démérité et nous ont gratifié de très beaux moments, souvent aux côtés de Marina De Liso. Malheureusement, l’ensemble s’est montré plutôt étranger aux passions des personnages. Parfois bien raide (l’air du rossignol d’Alessandro), ou tout simplement détaché (« A un lampo di timore » étrangement retenu), il a montré une attention inégale à la recherche du juste tempo. Inégale, car à la plupart des airs de Giulia et Marziano, l’orchestre a fourni un écrin tonique digne de la composition. Quant aux ornements, la comparaison avec Dantone joue encore en la défaveur de Florio. Celui-ci ne possède en effet ni l’intelligence, ni l’audace du premier. Au risque de me répéter, Dantone excelle dans cet exercice car ses variations sont souvent indétectables, c’est-à-dire qu’en lisant uniquement la reprise A’, on ne saurait établir la participation du chef. Le travail de Florio, lui, est beaucoup plus évident. Un aspect fâcheux de ce travail est l’insertion de longues sections d’arpèges a cappella en plein milieu des reprises. Ces greffes, pour moi d’un goût discutable, m’ont paru trop souvent laides et dégradantes pour la musique et le dramatisme des airs. Regrettables, aussi ont été toutes les coupures dans les airs. Alors que les récitatifs sont restés intouchés ! Malgré tout, ces considérations grognonnes ne peuvent grand-chose face à la joie de la redécouverte du premier essai lyrique de Pergolesi.
Une joie que Jean-Paul Scarpitta aura entretenue tout au long de la soirée. Quel heureux contraste avec la mise en scène de l’an dernier ! Sur des fonds obscurs, les personnages évoluent dans de belles tenues antiques, tombantes et somptueuses pour les protagonistes, pastels et vaporeuses pour les figurants. Ces derniers, témoins impassibles du drame qui secoue leurs maîtres, papillonnent d’un chanteur à l’autre, échangent des murmures dans leurs égarements lascifs, comme étrangers aux imposants rouages qui s’actionnent en filigrane. A l’image de ces esclaves insouciants, Salustia apparaît de plus en plus dévêtue au fur et à mesure que progresse le drame, abandonnant les lourdes draperies dont se parent les êtres calculateurs, à commencer par son père et sa belle-mère, pour ne laisser s’exprimer que son être profond. Cet élan d’abnégation culmine dans une scène finale avec un assassinat symbolique de Salustia et une résurrection dans une posture quasi virginale, avant l’ultime disparition dans l’obscurité du décor. Ce qui différencie cette femme de tant d’autres créatures vertueuses mais têtues du registre seria (façon Griselda), c’est cette volonté de s’écouter, de se remettre en cause, et pas seulement d’obéir à d’aveugles vœux de fidélité.
Très éloquentes également, la scène des thermes avec son rideau d’eau et ses baigneurs silencieux engagés dans des gestuelles troublantes, sensuelles, ou encore celle du combat final entre Marziano et la panthère, inévitablement symbolisée par Giulia. J’aimerais poursuivre, tellement cette mise en scène m’a comblé, mais je ne suis pas là pour décrire tout le spectacle, et en plus de la retransmission télévisée de Montpellier, il semblerait qu’un DVD soit en cours de fabrication…
S’il y a quelqu’un qui a peu profité de la beauté des costumes, c’est bien l’Albina travestie du jeune soprano Valentina Varriale. Noyée dans une robe sombre peu flatteuse, elle sait vite la faire oublier avec un chant brillant, sonore et touchant. Mais le rôle est tellement insignifiant, tant par la rareté de ses apparitions que par l’intérêt sommaire de ses airs, décapités qui plus est, qu’il ne reste au spectateur que le plaisir de la découverte de la chanteuse. Elle signe un beau « Se tu accendessi, Amore », délicieusement douloureux sur les « infido » martelés de sa plainte masochiste.
Le Claudio bisexuel et volage de Cyril Auvity surprend au premier acte par sa raideur tant vocale (un aigu décidément récalcitrant) que scénique, mais le ténor reprend peu à peu le dessus au cours de la soirée. Son timbre épicé et un rien pointu n’est vraiment pas déplaisant, mais s’accorde mal avec celui des autres interprètes, tous dotés de beaux organes veloutés, donnant à ce personnage trop de relief, alors qu’il se doit de rester secondaire. Plaisant aussi, son étrange complet miroitant sur lequel viennent se réfléchir les querelles d’Albina. Des témoins de la version de Montpellier lui ont reproché un italien « exotique », mais je n’ai rien détecté de tel (et pour le coup, j’ai été doublement attentif).

Son mentor Marziano est incarné par une Marina De Liso stupéfiante, certainement dans ce qu’elle a fait de mieux. Si le travesti ne trompe guère, la diction reste percutante et chacune de ses apparitions laisse ardemment désirer la suivante. La musicienne embrasse avec bonheur la profonde tessiture du rôle, distribuant des graves sonores aussi jouissifs que presque douloureux à entendre, toujours audibles malgré la participation constante des cors et des cordes au complet. Un panache qu’on ne lui connaissait pas encore. Pour poursuivre dans une veine déjà exploitée ici, Marina est-elle un contralto ou un mezzo mal assumé ? Si les surprises de cette soirée nous poussent à choisir la première option, il manque toujours à cette chanteuse une véritable identité vocale qui fait la renommée et la valeur des contraltos « vrais » : Mijanović, Mingardo, Stutzmann, Prina et Lemieux pour ne citer que les principales pour le baroque (je crois que si j’ai oublié quelqu’un, je vais me faire taper sur les doigts, alors que j’ai tout de même cité Nathalie et Nicole, que je n’apprécie pas vraiment !).

Sous la tiare paranoïaque de Giulia, Raffaella Milanesi impressionne plus par son jeu que par sa voix. Elle semble fatiguée ce soir. Les extrémités du registre son incertaines, et la voix généralement bien mince. Pas vraiment de quoi faire surgir une impératrice affamée… sauf que Raffaella a plus d’un tour dans son sac. En un savant mélange de Cruella et des meilleurs moments d’Helena Bonham Carter, elle construit une mégère inquiétante et multiface, tout bonnement insupportable. Particulièrement crispante, est à retenir la scène finale du deuxième acte, où Giulia somme Salustia de lui révéler le nom de son assaillant, qui n’est autre que Marziano. Dans le quatuor claustrophobe qui suit, Giulia libère ses accents carnassiers dans les vers déjà très crus « Vorrei strapparti il cor », effrayant climax de ce dialogue de sourds.

Cette diablesse donne un sacré fil à retordre à Salustia. Mais Maria Ercolano sait se défendre. Dans cette endurante figure de dévotion, il faut avouer qu’elle a fière allure. A commencer par son physique généreux qui s’oppose aux traits durcis, presque minéraux de Giulia. Le visage de Maria adopte naturellement le masque de la souffrance résignée. Dans cette même envie de s’offrir à autrui, la voix du soprano s’enflamme de teintes pleines de mordant, ensoleillées et vibrantes, que toute l’eau qui pleut sur la scène ne sait éteindre. Je ne l’avais encore entendue que dans un air de la Partenope de Vinci, avec une réverbération assez spectaculaire, et j’appréciai déjà beaucoup. Alors quand je vois que certains ici la traitent de sous-Invernizzi (hein Clément ?), je prends les armes ! Plus sérieusement, c’est vrai que les deux ont beaucoup en commun, mais comme je l’avais déjà dit ailleurs, n’est pas Invernizzi qui veut. Donc je rejoins l’avis de Clément… c’est juste que je trouvais le préfixe peu flatteur !
Dans la tunique tiède et moite de l’époux de Salustia, l’androgyne José Maria Lo Monaco tente d’imposer un physique juvénile, presque infantile, avec ses bouclettes bien ajustées, agrippé aux jupons de sa mère, toujours assis en marge d’un trône trop impressionnant pour lui. Le mezzo est vocalement plus corsé que son interprétation scénique ne le laisse supposer, mais le timbre, beau par ailleurs, évoque trop celui de Marina, sans toutefois en assumer les graves. Alessandro, pâle figure déchirée par deux fortes femmes, ne brille pas non plus ce soir par la qualité de ses airs, si ce n’est sa plaisante parenthèse ornithologique, malheureusement interprétée forte, sans raison évidente. Seul, il ne chante rien à l’acte deux, son air « Giacchè gli affanni miei » ayant disparu, comme le récitatif qui le précède. Dommage car d’après le livret, il inspira peut-être un beau lamento à Pergolesi.

Sûrement car je ne suis pas un habitué des salles d’opéra (à mon grand regret), cette soirée restera pour moi le théâtre de bien de beautés, tant visuelles que musicales. La prochaine exhumation pergolesienne concernera certainement Il prigionier superbo, dont j’attends l’annonce avec impatience ! J’espère que ni Dantone, dont on pourra pleinement profiter en 2010, ni Florio ne seront à la direction… Ce sera peut-être l’occasion de découvrir quelques compétences insoupçonnées.
En attendant, je finis sur l’incontournable petite anecdote people. Cela concerne Raffaella Milanesi. Elle possède… un téléphone portable ! Oui, bon… je n’ai rien pu épier de plus croustillant derrière la vitre de sa loge.
