Je voulais reprendre la plume après une période où l'inspiration me manquait, pour parler du superbe Opéra de Quat'sous entendu dimanche au Théâtre des Champs-Elysées, mais ce sera pour plus tard, d'abord j'ai ce Demofoonte à enterrer.
Demofoonte (1770) de Jommelli
Opéra Garnier, 16 juin 2009
Direction musicale Riccardo Muti
Mise en scène Cesare Lievi
Décors Margherita Palli
Costumes Marina Luxardo
Lumières Luigi Saccomandi
Assistante mise en scène Silva Costa Idelson
Assistante décors Alexandra Buzzi
Demofoonte Dimitri Korchak
Dircea Maria Grazia Schiavo
Timante José Maria Lo Monaco
Matusio Antonio Giovannini
Creusa Eleonora Buratto
Cherinto Valentina Coladonato
Adrasto Valer Bama-Sabadus
Orchestra Giovanile Luigi Cherubini
En coproduction avec le Festival de Ravenne et le Festival de Salzbourg
Les mots ne manquent pas pour décrire ce spectacle: honteux, nullité superficielle, vide intersidéral, gros ratage vocal, foutage de gueule, pompe à fric sur le seul nom du chef, pourquoi tant de prozac? Car oui, 50 ans après qu'Harnoncourt et d'autres aient lancé la résurrection du répertoire baroque, on peut encore faire passer un grand opéra écrit par un compositeur génial sur un livret superbe et célèbre en son temps pour une merde infâme ou comment dégoutez 7000 spectateurs parisiens du baroque. Il ne m'est arrivé qu'une seule fois de quitter la salle à l'entracte, c'étaient pour les Troyens à Bastille: Cambreling et ses chanteurs interprétaient Berlioz comme dans les années 50, ici Muti est dans la même décennie. Je suis parti au premier entracte, après 1h15 de spectacle interminable. Et pourtant pour me faire partir à un opéra de Jommelli rarissime, qui plus est mis-en-scène, il fallait y aller fort.
Commençons donc par la mise-en-scène de Cesare Lievi. Je ne connaissais rien de lui, et bien c'est toujours le cas car ce spectacle n'est que du repiquage. Idée n°1: piquer à Carsen le décor de son Alcina, lequel l'avait déjà piqué à la Clemenza des Herrman. Idée n°2: piquer à Ronconi ses costumes d'époque faussement modernisés, parce qu'au XXIème siècle, la dentelle ce n'est plus possible, mais le velour c'est quand même joli. Idée n°3: surtout ne pas tenter une quelconque direction d'acteur, sauf aux passages de confrontation où l'on aura bien soin de rendre cela parfaitement maladroit et ridicule, à la Deflo. Idée n°4: ne pas s'enquiquiner avec des variateurs, l'interrupteur est bien suffisant pour commander les éclairages. Idée n°5: mettre une jolie lune en polystirene, et des roses partout partout partout dans le grand escalier pour épater les gens. Je me demande comment un type qui met surtout en scène des pièces de théâtre a pu être à ce point aveugle devant le potentiel dramatique de se livret. Sans doute un bon gros préjugé, et la fainéantise a fait le reste.
Nos amis les chanteurs maintenant: on veut nous les faire passer pour des débutants. Mais tous les baroqueux savent que Maria-Grazia Schiavo n'en est plus vraiment une, et que José LoMonaco s'est déjà bien rodée avec Florio. Passé cela, ce sont les deux seules à tenir un peu convenablement leur role, mais il ne faut pas se leurrer: dans une petite salle, avec un orchestre réduit et un vrai chef baroque qui les aide, cela peut marcher si le rôle n'est pas trop exigeant, mais dans Garnier avec un orchestre grossi et un chef qui empèse cette musique, c'est la cata dès le premier air. José Maria Lo Monaco vocalise correctement et a pour elle un timbre ambigu et agréable qui, parmi les autres chanteurs du plateau, tient lieu de rafraichissement; elle essaye aussi à plusieurs reprises de rendre justice à la tessiture de son rôle.
Maria-Grazia Schiavo ne manque pas d'aplomb, elle est la seule à savoir déclamer et animer un tant soit peu les récitatifs, mais le timbre est toujours aussi ingrat, et dans cet opéra où les vocalises sont autant d'expressions lancinantes d'une certaines mélancolie, ça ne tient pas la route.
Pour le reste, c'est à se demander si Muti n'est pas devenu sourd pour choisir de tels bras cassés: le Demofoonte de Dmitry Korchak vocalise gargarise de façon prosaïque et aigre, sa prestance scénique se limite à des déplacements qui n'éffraieraient pas une Mamie en déambulateur. La Creusa d'Eleonara Buratto s'est échapée de La Serva padrona, voix criarde, aigus qui vous donnent envie de sortir la moustiquaire, intonations de soubrette. Le Cherinto de Valentina Coladonato est parfaitement oubliable, le genre de mezzo à encéphalogramme plat qui ferait passer Banditelli pour une hyperactive du gosier. Le Matusio d'Antonio Giovannini est proche de la neurasthénie, contre ténor sans charme et sans voix. Notez bien que je ne les ai entendu tous que dans un parfois deux airs, puisque je suis parti à l'entracte. Mais je doute que cela se soit franchement amélioré par la suite.
Mais enfin tout cela aurait presque pu ressembler à quelque chose sans le véritable fossoyeur de la soirée: Riccardo Muti. Déjà l'orchestre Giovanile Cherubini, est d'un rare prosaïsme, aucune couleur, des notes au kilomêtre, de toute façon c'est du sous-Mozart Jommelli, alors pourquoi s'emmerder? Dans quelle mesure Muti est-il responsable de cet échec? Car enfin son Europa riconosciuta de Salieri était emportée en diable, presque trop violente et brutale, mais au moins ne s'ennuyait-on pas! Là il n'y a rien: les récitatifs rappellent les pires heures baroques de la Scala avec ce clavecin mécanique qui semble n'avoir que 3 cordes, et ces chanteurs laissés à leur récitation; la composition de l'orchestre est aussi très douteuse, 40 cordes, 2 cordes et 2 hautbois... elle est belle la variété du roccoco; et pour la vitalité on repassera aussi, on en vient à souhaiter qu'ils aient sabré les da capo, mais non, on y aura droit aussi. Tout est dirigé avec une lenteur pachydermique à faire passer Leppard pour un gai cabri sautillant, tout est noyé dans le même tempo apathique, ce qui est plutôt génant pour des airs qui sur plus de 7 minutes dépeignent des affects dans toute leur variété. Comment par exemple, rater à ce point le célèbre "Spera vicino il lido"? le contraste entre la partie apaisée et la partie agitée n'est pas du tout fait! Tout juste le distingue-t-on car la chanteuse a de longues vocalises dans la tempête, mais pas de quoi effrayer un poisson rouge.
Bref il est déplorable que l'on puisse encore jouer du baroque comme cela. Aveuglé par la réputation de Muti le public s'attaquera à l'oeuvre qui est pourtant, de ce que j'ai pu en juger, très réussie. Je connaissais la version très animée de 1743; celle-ci (1770) est bien moins exhubérante et on sent déjà la tonalité champêtre et mélancolique de la fin de siècle dont Mozart témoignera si bien dans La Clemenza di Tito. Quatre ans avant sa mort, Jommelli ne renonce pas aux pyrotechnies vocales qui ont mis en émoi toute l'Europe baroque, mais elles sont ici très spirituelles, presque lassées de l'effet facile qu'elles produisent, et invitant à plus de repos. Le contraste avec l'Armida Abbandonata de la même année est saisissant. Avec cette dernière version, Jommelli s'inscrit clairement parmi ces compositeurs qui ont cherché à synthétiser les styles allemands, italiens et français, tels Traetta ou bien sur Gluck. Pour autant tous les airs ne sont pas de la même hauteur d'inspiration, et certains sentent le recyclage en temps de disette financière. Mais prenez ce final de l'Acte I où Dircea est emmenée sous les regards impuissants de son père et de son amant: cela commence par un récitatif accompagné où le garde vient annoncer qu'il a ordre d'emporter voire de tuer Dircea si elle résiste; suit un très beau duo à vocalises qui se répondent et n'est pas sans rappeler le final du I de L'Olimpiade de Cimarosa, puis un air plaintif de Dircea demandant pardon et enfin un duo entre le père et l'amant qui reprend la même structure de vocalises en écho. L'impact dramatique serait formidable si le metteur-en-scène en avait fait autre chose qu'une scène de film muet tournée au ralenti à cause d'un chef qui tourne les pages de sa partition avec la régularité d'un métronome rouillé.
Pour un des derniers spectacles de l'ère Mortier, c'est une grosse plantade. J'espère que le Roi Roger par Warlikowski sera d'une eau moins tiède et boueuse. Et que l'on retrouvera Jommelli à Paris dans une interprétation meilleure, ce qui ne sera pas très difficile.