Blog sur l'opéra
Richard STRAUSS / Hugo von HOFMANNSTHAL
Direction musicale : Pinchas Steinberg
Mise en scène : Nicolas Joel
Décors : Ezio Frigerio
Costumes : Francesca Squarciapino
Lumières : Vinicio Cheli
L’Empereur : Robert Dean Smith, ténor
L’Impératrice : Riccarda Merbeth, soprano
La Nourrice : Doris Soffel, mezzo
Barak : Andrew Schrœder, baryton
La Femme de Barak : Janice Baird, soprano
Le Messager des Esprits : Samuel Youn, basse
La Voix du Faucon / Le Gardien du Seuil : Silvia Weiss, soprano
L’Apparition du jeune homme : Martin Mühle, ténor
Une Voix d’en-haut : Qiu Lin Zhang, alto
Le borgne : Hans-Peter Scheidegger, baryton
Le manchot : Gregory Reinhart, basse
Le bossu : Ricardo Cassinelli, ténor
Les 3 servantes : Gersende Dezitter, Zena Baker, Elsa Maurus
Chœur et Maîtrise du Capitole
Orchestre du Capitole
Toulouse, Théâtre du Capitole, 18 octobre 2006
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Dernière représentation de la série dans un théâtre plein à craquer et très grand succès pour ce qui constitue globalement une réussite exceptionnelle, musicalement surtout. Tous les rôles, à une exception discutable près, trouvent des interprètes admirablement adéquats, jusque dans les petits rôles : Youn est un Messager tellurique, Sylvia Weiss donne à
Rarement la collaboration de Frigerio et Squarciapino au Capitole aura donné un résultat aussi convaincant. L’opposition du monde d’en-haut et du monde d’en-bas qui structure le livret et le sens même de la fable est représentée par un basculement ingénieux du décor, constamment utilisé dans les 3 actes avec modifications selon les tableaux. Le spectacle présente ainsi à la fois une grande cohérence et un caractère évolutif particulièrement sensible pour les scènes du monde des Esprits.
Au lever du rideau, situé sur la terrasse du palais impérial, un cube minéral monumental (Frigerio aime ça manifestement) est rempli symétriquement par quatre volées de degrés qui alternent au sol avec de grandes grilles carrées, sortes de soupiraux qui suggèrent le monde des humains, celui de la sueur et de la servitude dont la teinturerie de Barak, flanqué de ses frères infirmes, est l’allégorie. On retrouvera ces grilles carcérales en ombres portées au début de l’acte III quand Barak et sa femme se désolent séparément (et symétriquement). Lorsque
Si au cours des va-et-vient entre les deux mondes, la teinturerie ne change guère, en revanche la scène d’en-haut présente des métamorphoses fort bien conçues, qui en laissant la structure de départ parfaitement reconnaissable, ajoutent des éléments toujours plus monumentaux, librement inspirés du Jugendstil, mais sans l’excès qu’on pouvait craindre. La scène de la fauconnerie reprend le décor d’escaliers initial mais avec trois piliers plans disposés symétriquement, avec effet d’écume bleuâtre dans leur partie haute. L’arrivée de l’Impératrice au Temple reprend une partie des escaliers, surplombée par la double porte, tandis que pour le grand monologue « Vater, bist du’s ? » la scène semble avoir dilaté la structure en degrés, surmontée du trône et encadrée par deux énormes piliers bombés décorés de motifs floraux à
Bref, le spectacle a le mérite (souvent souligné) de la lisibilité, jouant la carte d’un merveilleux raffiné. On n’en est que plus surpris et déçu de trouver
Cela dit, la faiblesse du spectacle réside dans la défaillance de la direction d’acteur : refrain connu. Les interprètes de l’Empereur et de l’Impératrice ont beau être vocalement fantastiques (du point de vue de l’art du chant et de la beauté vocale, ils dominent la distribution à mon sens), ils sont aussi assez gauches scéniquement, surtout lui, et on les sent livrés à eux-mêmes. Le prix de la présence scénique revient cependant à
Venons-en à l’interprétation vocale. Peu applaudi au rideau final (le rôle n’est pas payant comme d’autres, de fait), Robert Dean Smith m’a paru exceptionnel : la voix est solide mais jamais lourde ni forcée, le chant musical, précis et nuancé (j’ai rarement entendu le monologue du II aussi magistralement chanté). L’allemand est d’une netteté parfaite. Il a juste ce qu’il faut d’héroïsme, mais aussi et surtout cette délicatesse expressive absolument nécessaire. Il forme ainsi un couple particulièrement assorti avec Riccarda Merbeth, qui a offert pour moi la performance vocale la plus accomplie de la soirée. Ce qui peut gêner (c’est le cas d’une amie rencontrée à l’entracte), c’est sa prudence : l’actrice est certes timide, mais on sent peut-être trop qu’elle négocie ses sauts de registre vertigineux dans le suraigu en les préparant soigneusement, comme un athlète attend avant de se lancer. Le suraigu, parfaitement assuré, ne transperce pas non plus comme une torche : les amateurs de sensations fortes seront déçus. En conséquence, on peut trouver qu’il lui manque cette flamme et cette fièvre qui rendent Rysanek inoubliable. Et pourtant… le timbre, idéalement lumineux, juvénile et moelleux (volupté à lui seul !), rappelle parfois la toute jeune Rysanek, ou plutôt une sorte d’hybride de Rysanek et de Reining. Eh oui, j’ose le dire : après une entrée un peu en retrait, l’art de Merbeth à l’acte III m’a rappelé Maria Reining. Si elle n’a pas ce feu et cet effroi qu’exhalaient Varady ou Rysanek, la splendeur juvénile et confiante de la voix, un chant d’une tenue et d’un naturel impressionnant, la rondeur « blonde » de la voix, quelque chose aussi de vulnérable et d’immédiatement touchant. Le monologue dans le Temple a été un sommet musical et poétique.
Enfin, le couple des humains est assez nettement contrasté. C’est un peu la configuration Fischer-Dieskau/ Borkh dans le live de Keilberth (DG) : un baryton assez léger apparié à une Elektra. Andrew Schrœder a souvent chanté au Capitole (Billy Budd, Onéguine, Mandryka la saison dernière) : si sa voix n’a pas l’âpreté ni la noirceur qu’on associe généralement au rôle (voir Schöffler ou Berry), il s’impose par l’humanité, la douceur douloureuse et la tenue musicale du chant (la ligne !). C’est magnifique. La voix passe d’ailleurs sans problème mais sans éclat : mais l’éclat est-il une qualité première ici ?
Reste le cas de Janice Baird, grande triomphatrice au rideau final, et qui une fois de plus me laisse très perplexe. Grande voix, projection phénoménale, femme svelte et séduisante ; dans l’aigu, c’est magnifique, un peu métallique comme il sied à un soprano dramatique mais d’une liberté et d’une aisance que n’avait guère Varnay (que sa voix peut en effet évoquer parfois). Mais ce qu’avait Varnay, pour garder cet exemple, et qu’elle n’a désespérément pas, c’est la noblesse et la tenue vocale. J’avoue une allergie chronique aux sonorités de Baird dans le grave et le bas medium : ça sonne hommasse, gros, grossi, assez vulgaire, et en conséquence le texte devient incompréhensible (son allemand est par ailleurs très moyen). Qu’on ne vienne pas me dire que la femme de Barak est une pauvresse en haillons et que donc… Ce manque de classe déparait déjà sa Brünnhilde. Qu’en sera-t-il de son Isolde ? On verra bien : personnellement, je n’irai pas vérifier, mais entendre Baird se débattre avec les grandes phrases lyriques de
Mais le problème n’est pas seulement vocal, il touche aussi au jeu scénique de l’interprète. On va répétant que c’est une bête de scène, que sa présence est stupéfiante, etc. Je m’estime d’autant plus à même de juger que j’ai vu Gwyneth Jones dans le rôle. Or c’est peu dire qu’elles ne boxent pas dans la même catégorie : le jeu de Baird relève plus souvent du cinéma muet le plus convenu que de l’art de la tragédienne. Il est d’ailleurs étonnant que ses mouvements corporels soient si raides, et sonnent si j’ose dire faux, mais passons. Ce qui est fondamentalement gênant, c’est l’impression d’assister à une gamme binaire d’expressions de sitcom : je fais la gueule / je souris à la caméra. À preuve, son jeu à la fin du II, sourire large et béat « à l’américaine », passe par trop à côté de l’humanité du caractère et de son ambiguïté. Manque d’humanité, tout simplement : une belle femme, dotée d’une grande voix, fait un numéro un peu épais. Disons que l’organe a englouti le personnage. Quitte à paraître excessif, je soupçonne en fait qu’elle n’est pas très intelligente, ni musicalement, ni dramatiquement. Cela ne change rien de toute façon au fait qu’elle est la plus applaudie, venant recueillir les acclamations avec une complaisance appuyée.