Blog sur l'opéra
Il Trionfo del Tempo e del Disinganno de Handel
le 6 avril 2007 à Pleyel
Olga Pasichnyk : soprano ( Bellezza)
Anna Bonitatibus : mezzo-soprano (Piacere)
Nathalie Stutzmann : alto (Disinganno)
Stefano Ferrari : ténor (Tempo)
Les Musiciens du Louvre-Grenoble
Marc Minkowski
Autant annoncer tout de suite la couleur, c'est un des plus beaux concerts de ma vie! Certes je ne suis pas centenaire mais tout de même... L'oeuvre tout d'abord est magique: le jeune Handel ayant besoin de marquer les esprits des cardinaux mécènes (en l'occurence Ottoboni et Pamphili) alors que Caldara et Scarlatti étaient les rois des lieux, avec une débauche de moyens il fait preuve d'un raffinement et d'une intelligence remarquables, d'une richesse, d'une originalité qui frappent aujourd'hui encore. Tous les grands types d'airs y sont, les morceaux concertants aussi, seuls les récitatifs sont un peu moins passionants. Quant au livret quelque peu moralisateur, déjà Handel sait le sublimer par sa musique plus intelligente que les mots qui sait toucher au delà du stéréotype littéraire.
Commençons par les magiciens de la soirée: Minko et son orchestre. Ils ont à mon sens atteint une sorte d'idéal pour ce repertoire, un peu comme Niquet avec la Tragédie lyrique, leur interprétation s'impose avec une évidence déconcertante. On ne sait plus si l'on doit louer les tempi parfaits qui ne sacrifient jamais la palette infinie de couleurs, la science des contrastes et le savoir faire dramatique, l'unisson des pupitres, la chaleur du son... on pouvait déjà s'attendre à un miracle à l'écoute des airs du disque de Bartoli, Opera Proibita, eh bien c'est aussi incroyable en live qu'en studio. Je n'en reviens pas qu'on les entende si peu à Paris et qu'ils enregistrent si peu de disques de Handel, comment se fait-il d'ailleurs que France Musique n'ait même pas daigné enregistrer ce concert?!! Certains ont donc tant de mal à reconnaître la perfection? car oui j'ose le mot pour le coup, dans Handel et quelques autres compositeurs, je ne saurais imaginer mieux que ce que fait Minko aujourd'hui, si ce n'est à égalité avec ce que fait Jacobs (la comparaison entre le Trionfo de l'un et l'Agrippina de l'autre, qui ont plusieurs airs en commun, était d'ailleurs très instructive). Bref 15 ans après la gravure (que je n'apprécie guère) chez Erato de cette oeuvre, le parcours effectué est impressionnant. On louera plus particulièrement le premier violon (surtout dans l'ébouriffant "Come nube"), l'orgue et le hautboiste qui en plus de jouer comme un ange est beau comme un Dieu.
Olga Pasichnyk est parfaite pour incarner tantôt le narcissisme, tantôt l'effroi lucide de Belleza, la pureté de son timbre et la clareté de son émission font mouche sans jamais ennuyer. Même dans le doute, c'est la grande classe et d'un style impeccable; la prière finale est son plus beau moment: la finesse d'exécution se marie avec l'intensité du jeu, rappelant les lamenti de Ginevra par Dawson ou ceux de Theodora par Upshaw. Elle fait par ailleurs montre dans le grandiose "Voglio tempo", d'un legato à toute épreuve qui la fait planer au dessus d'une masse orchestrale haletante. Bref que du bon pour Morgana la saison prochaine!
Anna Bonitatibus n'était pas au top de sa forme, cela s'entendait dans les vocalises ultrarapides dont le projection était moins glorieuse que les autres phrases. Et pourtant, et pourtant, quel panache! D'autant plus remarquable que la partition tout comme le livret est épuisant pour Piacere: non seulement lui reviennent les airs les plus ardus tels "Come nube" (même le "Un pensiero nemico di pace", normalement chanté par Belleza) mais aussi les plus sensibles ("Lascia la spina"), et le drame confronte le personnage aux deux puis trois autres après le retournement de Belleza. Autant dire que l'interprête à fort à faire avec cette oeuvre qui lui appartient bien qu'il ne triomphe point. Pour en revenir à notre Bonita, là non plus je ne sais plus si je dois louer d'abord la splendeur du timbre, l'étendue de la tessiture, la classe de la déclamation, la vélocité des vocalises, la clareté de la prononciation, l'intelligence du jeu ou la sensibilité, je baisse les bras! Elle n'a rien à envier à la cara Cecilia, d'autant qu'il ne s'agit pas ici de studio. J'avais les larmes aux yeux après son "Lascia la spina", pourtant tellement entendu que je devrais être immunisé!
Le tiercé gagnant était complété par Nathalie Stutzmann, qui, même enrhumée, est toujours aussi impressionnante, et là non plus je n'ai pas décelé de problèmes de projections contrairement à ce que l'on lit souvent sur elle. C'était la première fois que je l'entendais au concert, et je l'attendais avidement après m'être passé en boucle sa Damira et ses airs rares de Mozart; c'est un Disinganno de grand luxe, avec des graves abyssaux et une ductilité rare du verbe qui subliment un des plus beaux "Crede l'uom" que je connaisse. Le Desinganno avait ce soir là des echos de sagesse sortie du puit, de lucidité stellaire dans les ténébres de la nuit qui aveuglent la Belleza. Waou que de lyrisme!
Malheureusement le quinté +, ce n'était pas pour ce coup çi (oui tout de suite c'est moins poétique): Stefano Ferrari tient bien le rôle du Tempo et notamment réussit le miracle de suivre Minko dans "E ben folle quel nocchier" pris à une vitesse inchantable, mais le timbre est aride de couleur et l'émission toujours aussi raide, du coup le tout n'est par très convainquant et sans Disinganno, pas sur que Belleza aurait changé d'avis. Mais son défaut le plus grand fut de chanter avec d'aussi superbes partenaires, à coté desquelles il déméritait, il reste cependant à mes yeux un ténor plus qu'honnête qui a déjà l'immense mérite de ne pas dégouliner comme la majorité de ses confrères.
Inutile de préciser que la salle a reservé un triomphe à ce Trionfo d'anthologie, façe auquel la version Haïm risque d'avoir fort à faire malgrè une distribution en or (Dessay, Hallenberg, Prina, Breslik).