Blog sur l'opéra
Era la notte
Anna Caterina Antonacci mise en scène par Juliette Deschamps et accompagnée par Les Solistes du Cercle de l’Harmonie.
[Représentation du samedi 5 mai 2007 au TCE]
Lamento della pazza, Chi non mi conosce de Giramo.
Lamento d’Arianna, Lasciatemi morire de Monteverdi.
Lamento, Lagrime mie, a che vi trattenete de B. Strozzi.
Il combattimento di Tancredi e Clorinda de Monteverdi.
Avec passages instrumentaux de Marini.
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Un mur de lumières, mais de lumières qui vacillent ; comme des petites âmes qui s’agitent encore à côté d’autres déjà éteintes, déjà mortes ; elles bougent en tout sens, autrement dit se consument avec déraison, en formant des vapeurs qui montent au ciel. Bougies, ces petites flammes folles ? Cierges, plutôt. Lumières de cathédrale ou de modeste chapelle. Car le religieux est là, évidemment. C’est bien vers Dieu qu’elles tendent, comme Clorinde qui demandera le baptême à Tancrède, pour mourir dans sa foi, dans sa foi à lui ; lui qui l’a tuée parce qu’il ne l’a pas reconnue (Chi non mi conosce… avait prévenu
Qui a eu cette idée idiote d’ajouter de la musique après cela ? Tout était dit ; il n’y avait pas besoin de ce bavardage musical supplémentaire. Etait-ce pour donner le temps à Antonacci de revenir parmi nous ?… les applaudissements suffisaient bien à le lui donner. Par pitié, coupez cela ; laissez-nous le silence.
Tout se tient dans ce spectacle et j’ai vraiment été frappée par la cohérence de l’ensemble. L’ordre des pièces (différent de celui du CD) m’a semblé très juste. Et il est d’ailleurs étonnant de remarquer combien la ‘Pazza’ nous donne d’emblée toutes les clefs, tous les indices de ce qui suivra :
La corda della speme è troppo falsa,
E quella del desio,
Volsi accordarla,
E essa è rotta
Per troppo tirarla.
Alors, A. C. Antonacci n’a pas besoin de sortir de scène pour faire apparaître Arianna, l’enchaînement va de soi : Lasciatemi morire. … Così va chi tropp’ama e troppo crede.
C’est la folle qui commande encore :
Ma ferma che'l canto
Ritorna in pianto.
Alors, Lagrime mie… perchè non isfogate il fier dolore ? lui répond le lamento di Strozzi.
Et puis :
Voi fate il smargiasso,
Co’strali e carcasso
Ma gli occhi hai bendati,
Co’ i panni stracciati,
Ah, ah, ah Signor Cavalliere !
Oui, c’est l’amour, c’est Tancrède qui tuera la belle Clorinde ; ironie glaçante, qui ne fait rire que les fous.
Ce flot continu de grande poésie est soutenu par l’art toujours maîtrisé d’une Antonacci magnifique de bout en bout (et vocalement très bien, samedi soir). Bien sûr, ça va vite ; tout comme cette langue magnifique qui court, qui court, qui sonne, qui claque ou s’étire, mais semble refuser de vouloir se poser, se calmer. On voudrait capturer ces moments, ces regards, ces instants où toute la salle fait silence (si, si) pour que résonnent cette langue, cette voix, mais aussi cette présence, ce quelque chose qui passe en plus.
Il faudrait aussi voir et revoir encore ce spectacle pour détailler chaque intention, chaque geste, où rien n’est laissé au hasard. Notamment ces toutes petites choses qui font mouche discrètement. Les cheveux, pour vous donner un exemple. C’est rien, un détail, mais ils sont retenus chaque fois un peu plus serrés lors de chaque entrée en scène ; c’est rien, c’est tout bête, mais ça concourt à donner une allure, un port différent.
D’ailleurs que fait-elle pour donner cette allure altière au personnage qui entre en scène pour le lamento de Strozzi ? Le pas est différent ; les hanches bougent, mais pas le dos ; le regard est droit devant ; il y a tout à coup une noblesse qui n’existait pas chez Arianna, c’est évident ; 3 pas ont suffi. Trois pas et une colombe ; ‘la bella innocente’ que l’on enfermera comme la pauvre Lidia. Ici, je dois vous faire un aveu : à la fin de ce lamento, j’ai bien cru que la colombe allait y passer. Le stylet à la main, alors qu’elle n’a pas pu se tuer, Antonacci foule ses larmes de sang et sort de scène côté cour, droit en direction du pauvre volatile captif. Eh bien, l’idée m’a bel et bien traversé l’esprit qu’elle allait tout droit trucider la blanche colombe. Mais non, mais non, c’est moi la pazza, ces choses-là ne se font pas !… mais perverse que je suis, le fait que j’ai pu y penser ne m’a pas déplu.
Un mot en passant sur cette eau, élément de décor : tantôt mer, tantôt larmes, tantôt l’eau de la purification, ce ruisseau a bien sa place dans les histoires qu’on nous raconte ici ; il n’est pas seulement là pour ébaubir le spectateur qui s’écrirait : « oh, la belle rouge ! oh, la belle bleue ! ».
Bon, les seaux ne m’ont pas enthousiasmée et ne m’ont pas semblé indispensables à la folle. N’aurait-elle plus, comme seul moyen de subsistance, que celui de faire des ménages ?… sans rire, si quelqu’un a une idée pour expliquer les seaux, j’aimerais qu’il m’éclaire ; là, j’ai calé.
La fille sur sa chaise (qui ramassera d’ailleurs lesdits seaux) présente sur scène durant la première partie n’est peut-être pas non plus indispensable…
Revenons à Antonacci. Belle entrée en scène aussi pour le ‘Combattimento’ : tirant une cotte de mailles, arrive Clorinda un uomo la stima.
Ce n’est peut-être pas ainsi que Monteverdi l’a conçu, mais moi j’aime beaucoup que le texte ne soit dit que par une seule voix ; ça me semble plus fidèle à ce que fait le Tasse, à sa manière de nous raconter et de nous donner à voir. C’est peut-être aussi parce que j’aime davantage ce que je reconnais... Mais malheureusement, à 2 ou 3 reprises les musiciens (cantonnés dans un coin de la fosse, côté jardin) se sont emportés lors de ce Combattimento et ont couvert la voix d’Antonacci… Maledetti !… c’était peut-être dû à ma place (au beau milieu du premier rang : cadeau d’anniversaire), mais ‘maledetti !’ quand même.
Mais bon, qu’il est beau ce combat-là… La vide e la conobbe e restò senza e voce e moto. Moi aussi.
La toute fin, je vous l’ai déjà racontée.
C.