Blog sur l'opéra
Pélléas et Mélisande, Debussy
Théâtre des Champs-Elysées, 20 juin 2007
Magdalena Kozena, Mélisande
Jean-François Lapointe, Pelléas
Marie-Nicole Lemieux, Geneviève
Laurent Naouri, Golaud
Gregory Reinhart, Arkel
Amel Brahim Djelloul, Yniold
Yuri Kissin, le médecin
Bernard Haitink, direction musicale
Jean-Louis Martinoty, mise en scène
Hans Schavernoch, décors
Yan Tax, costumes
André Diot, lumières
Orchestre National de France
Choeur de Radio France
Découvrant l'oeuvre et étant peu familier de ce repertoire, voilà un petit compte-rendu sur ce spectacle. J'appréhendais un peu l'oeuvre qui a la réputation d'être l'une des plus chiantes contemplatives du Repertoire; finalement j'ai été agréablement surpris par cette oeuvre que je n'ai jamais réussie à approcher au disque; certes l'acte II est un peu long, et le V tarde à finir, mais les III et IV sont passionnants. Dans l'ensemble j'ai donc réussi mon initiation debussyste malgrè quelques moments d'ennui: cette oeuvre d'atmosphères au drame diffus est pour moi une experience musicale à la limite de la "performance" en art contemporain.
Après une études musicologique si poussée, voilà quelques mots sur les chanteurs: j'adoooore Magdalena Kozena, mais j'avoue avoir été un peu déçu par sa Mélisande, la voix est claire, rayonnante, l'actrice impeccable (cet air apeuré d'un animal traqué au début de l'oeuvre!), mais si la sensibilité au texte est indéniable (ah cette façon de dire "Il ne m'aime plus. Je ne suis pas heureuse"! et Dieu sait qu'il n'est pas évident d'éviter le ridicule avec un tel texte), la diction l'est beaucoup moins: on ne comprend quasiment rien, ce qui est plutot gênant quand l'équipe artistique a choisi de ne pas surtitrer le spectacle. Ce manque de clareté du texte tient sans doute au fait que la tessiture est assez élévée pour son mezzo, du coup son chant est toujours tendu, il en résulte un magnifique sentiment d'évanescence, de fadeur verlainienne qui ne néglige jamais la consistance du timbre, mais au détriment des consonnes.
A l'exception de Kozena et du médecin magmatique de Yuri Kissin, les autres chanteurs font preuve d'un français limpide, sauf au dernier acte où, la fatigue des chanteurs aidant, l'on ne comprend plus personne: Jean-François Lapointe est un Pelléas très sonnant, emporté, un peu trop parfois, plus romantique que fin de siècle, mais cela reste admirable. Laurent Naouri est formidable, de présence théatrale, de pertinence musicale, l'acte III est grace à lui le sommet du spectacle; Marie-Nicole Lemieux fait preuve de toute la tendre humilité maternelle requise par le rôle, mais son contralto aigu la rapproche parfois trop du soprano grave de Kozena, quand le contraste entre les deux personnages devrait être plus net; Gregory Reinhart est un Arkel superbe et serein, pilier de ce paysage musical ténébreux et clos, sa voix grave et douce en fait le compagnon idéal de la paisible Geneviève. Amel Brahim Djelloul est un Yniold à l'image de cette production: détaché et poétique, loin de tout réalisme qui minerait le drame, un enfant sublimé dans son soprano à l'emission franche. Quant à l'Orchestre National de France, il est superbement emmené par Bernard Haintink en volutes sonores et vagues symphoniques qui, bien qu'elles couvrent parfois les chanteurs, ravissent le spectateur en le plongeant au coeur de l'espace sonore, faisant parfaitement écho au superbe espace scénique.
L'équipe scénique emmenée par Jean-Louis Martinoty a pris le parti de servir l'oeuvre par une mise-en-scene mystérieuse, presque entièrement dans la pénombre: le résultat est sublime. Le procédé qui consiste à projeter des gros plans de paysages à la Caspar David Friedrich (branchages pour la forêt; ruisseau dans les rochers pour le II; racines colossales d'un arbre plongeant dans une grotte pour le III évoquant la chevelure de Mélisande; littoral breton embrumé pour le IV) sur des écrans de gaze est très efficace, et permet aux savant éclairages de dessiner la scène, de la sculpter. Les décors évoquent parfois l'esthétique de Kokkos dans leurs simplicité chromatique (noir!) et fonctionnelle (le triangle de la fenetre de Mélisande au III qui se referme tel un diaphragme de caméra donnant l'illusion que la tour s'éloigne comme lors d'un travelling arrière; la fontaine devant laquelle Golaud rencontre Mélisande, puis dans laquelle elle laisse volontairement tomber sa bague, pour ensuite être le point de rendez vous du IV et le tombeau des amants au V); les costumes élégants et travaillés permettent à l'imagination du spectateur de se déployer, évitant ainsi l'ecueil de la lucidité ("mouai! en fait c'est un vaudeville un peu prout-prout à la fin duquel tout le monde meurt quoi!"). La direction d'acteur est tout aussi fine: l'angoisse de Mélisande au I alterne avec des moments d'absence en suivant parfaitment les contrastes musicaux; les mendiants aperçu près de la grotte sont en fait Arkel, Geneviève et Golaud blessés figés à cour; la lourde pierre que tente de soulever Yniold est en fait le corps de Golaud contrit et replié sur lui même; la scène fortement penchée sur laquelle le corps meurtri de Mélisande semble irrémédiablement condamnée à glisser...
Le TCE achève donc sa saison en beauté, avec cette production superbe à bien des égards, à laquelle on ne peut guère reprocher que des détails; une retransmission sur Arte est prévue (on est même venu prier le publique de ne pas tousser pour permettre une captation correcte rendue jusque là impossible par les catharreux). Enfin on oubliera pas d'aller lire l'infiment plus sensible et détaillé commentaire de Friedmund.