Tout excité à l'idée de découvrir en version intégrale cet opéra que je ne connaissais que par extraits, j'avais même réussi à me persuader que Robyn Orlin, après son ratage total à Garnier dans L'Allegro, il Penseroso ed il Moderato (sorte de sous Montalvo/Hervieu qui, par ailleurs mettaient aussi en scène ce Porgy au même moment mais à Lyon), trouverait ici des thèmes plus proches de son ésthétique et s'en sortirait mieux: errrrrreur! Commençons par le dire tout net: Porgy and Bess en entier, c'est long! Trois heures où le drame n'avance que par à coup puisque chaque scène dramatique est encadrée de prières et de tableaux plus folkloriques; heureusement la musique est splendide même si elle n'évite pas la répétition. Dans ces conditions, à moins d'une équipe musicale enthousiaste et d'un metteur-en-scène intelligent, c'est irreprésentable.
Pour la mise-en-scène intelligente, c'est raté. Robyn Orlin, chorégraphe à l'origine, n'a vraiment RIEN à dire, d'où une mise-en-scène indigente et fainénante qui ne fonctionne que grace à l'entrain et au professionalisme de la troupe. Comme pour L'Allegro, un décor fait de quatre murs entièrement blancs avec une table blanche pour seul mobilier, et un écran blanc courbé sur lequel sont projetées bien des choses. Et parlons en de ces choses! Les vidéos de Philippe Lainé nous montrent des scènes contemporaines de bidonville, filmées crument, censées être l'actualisation du drame. Or cela n'a rien à voir! Les bidonvilles résultent d'un marasme économique et social dans des zones du monde mises en marge de la mondialisation, or tous nos personnages ici ont un boulot (sauf Porgy du fait de son handicap), ils sont actifs, ont une vraie vie sociale, certes ils sont misérables, mais leur situation est loin d'atteindre celle des habitants de bidonville. Déjà la transposition est stupide (une actualisation facile: Gershwin annonce l'altermondialisme!) et déforme le propos initial. Dans un genre plus inutile: ce fourré battu par le vent dans la scène où Crown reconquit Bess. Dans un genre affligeant, mais comme c'est la seule "idée" de cette mise-en-scène, parlons en: la vidéo de l'oiseau en cage lorsque Bess avoue à Porgy être toujours irresistiblement attirée par Crown, ça va très loin dans l'interprétation donc... Il y a aussi celles qui sont filmées et projetées simultanément comme le visage du cadavre du mari de Serena ou la plongée capitale dans l'aquarium de Jake (là je veux bien qu'on m'explique!), ou bien celles qui sont projetées directement sur les personnages comme le bébé de Clara projeté sur le drap qu'elle tend entre ses deux mains. Le propos est simple, on est en pleine distanciation brechtienne (oui je sais, c'est dur à dire): plutôt que de montrer bêtement, introduisons la distance de la vidéo et incitons ainsi le public à réflechir avant que de s'émouvoir. Bien bien, sauf que pour que cela marche, encore faudrait-il qu'il ait des pistes de reflexions à se mettre sous la dent le public, et ce ne sont pas les vidéos répétitives ni les éclairages (basiques mais efficaces) qui vont l'y aider. Les costumes peut-être, tous les noirs sont habillés streetwear très coloré (sauf pour l'escapade dans l'île où ils sont tous en blanc avec des ombrelles, ça sent le ballet d'Alvin Ailey, Revelations, à plein nez mais pourquoi pas), Crown en cuir noir, Bess avec une robe rouge de pute et les blancs en costard et lunettes noires... pas de quoi se torturer la cervelle donc. Et on ne parlera pas des dix (voire plus) passages des artistes dans le parterre (quand c'est Serena ça va, quand c'est le marchand de patates, on a plus de mal à y donner du sens). Bon tant pis... Merci à Robyn Orlin de nous avoir rendu l'oeuvre extérieure et répétitive pendant 3 heures pour rien.

Heureusement la troupe musicale a fait tout le reste. Le New World Symphony et l'Atlanta Opera Chorus sont fabuleux, dirigés de façon vive et nuancée par Wayne Marshall, cette musique trépigne, palpite et explose avec un naturel confondant. A part la Serena incroyable d'Angela Simpson, à la voix puissante sur une tessiture étendue, parfaite actrice qui rendait poignante sa lamentation lors de la veillée funèbre de son mari assassiné, ou toutes les prières collectives qu'elle menait dans la plus parfaite tradition du gospel, il n'y a pas de grandes voix sur scène, mais des excellents acteurs oui. Et mieux vaut ça que l'inverse, étant donné l'incurie de la mise-en-scène. Le Porgy de Kevin Short est touchant; la Bess d'Indira Mahajan criarde: eurk ces aigus et ces attaques par en dessous, mais cela convient finalement bien à ce personnages de femme de mauvaise vie qui n'a jamais vraiment réussi à changer; le Crown de Daniel Washington impressionne plus par sa stature que par sa voix, mais la bête est là; le Sportin'Life electro de Jermaine Smith est parfait dans l'attitude clinquante et fieleusement cool, et quel dynamisme sur scène; enfin la Clara de Laquita Mitchell est un peu trop scolaire et tendue (c'était soir de première) pour rendre l'abandon du célèbrissime "Summertime". Les seconds rôles sont aussi de très bons acteurs, et personne, ne reste planté sur scène sans esprit; les chorégraphies d'Olivier Bériot étant sans doute ce qui fut le plus réussi visuellement (à ce propos, une chorégraphe qui délègue les chorégraphie dans sa propre mise-en-scène, faut le faire tout de même!).
Une bonne soirée réussie tout de même graçe à une équipe musicale enthousiasmante qui ne ménageait pas ses efforts. On saura grè au metteur-en-scène de ne plus venir nous emmerder avec ses production Commerce equitable, et de se cantonner à la danse.

*Copyright photos: E.Carecchio