Je savais bien que je n'aurais pas du y aller! Je le savais! Déjà à la création, je m'étais sagement tenu à l'écart, la présence Sylvain Cambreling aidant. Mais cette année, l'absence de ce dernier, la présence de Delunsch, de Kunde, de Vernhes, l'attachement de Mortier à cette oeuvre et l'assurance d'avoir une très bonne place au parterre pour 5€, je me suis décidé! Mon Dieu quelle merde que cette oeuvre! Je pensais être immunisé après avoir vu Zampa, ben je me trompais, on peut faire pire! Quand on voit ça, on prend d'autant plus conscience du génie d'oeuvres telles qu'Arianne et Barbe-Bleue, Pélléas et Mélisande ou Padmavati pour rester en France avec des oeuvres montées réçemment. Et puisqu'on est en 1900, on peut taper sur le pathos de Tosca, mais cela reste infiniment supérieur à ce truc, et je n'arrive pas à comprendre pourquoi Mortier y tient tant, au point de le reprogrammer pour 12(!!) représentations, un an après la création (d'où une salle à moitié vide et je n'exagere pas).

Chef d'oeuvre de son auteur, Charpentier a ici écrit la musique et le livret, commençons par ce dernier qui vaut son pesant de cacahuètes (et y a de quoi faire passer Wagner et Berlioz pour des génies littéraires). Y étant allé avec des amis, j'ai pu faire un debriefing posttraumatique dont je vous livre ici le résultat.
Dramatiquement c'est incohérent: au début, tandis que le père semble d'accord, c'est la mère qui s'oppose à la relation entre Louise et Julien, puis c'est elle qui va chercher Louise et à la fin c'est le père qui s'oppose à leur relation au point de virer la gamine du foyer. Tout cela aurait été interessant, si on avait vu les parents changer d'avis, mais non. D'ailleurs tous les dialogues sont construits de la même façon: on est pas d'accord, ok, mais chantons le pendant 20 minutes histoire d'être sur; aucune évolution. Et vas-y que je te fous des scènes interminables censées faire pleurer dans les chaumières à force d'insistance pathétique (la lamentation du père au dernier acte!). Ensuite, le personnage de Louise est inexistant: quand elle ne redit pas à son amant ce que lui a dit son père, elle redit à son père ce que lui a dit son amant, belle image de la femme! Enfin l'oeuvre est farcie de passages folkloriques pour l'effet de réel (vous savez, ce qui fait toute la saveur des téléfilms du terroir genre Louis la Brocante!), tous plus ridicules les uns que les autres: on a le droit à tout le marché (marchands d'habits, de carotte, de patates, de verduresse, de fontaine de cresson...), les dialogues de sortie du métro ("-Bonjour - Ca va?"), l'élection de Miss "Butte sacrée" (on ne rit pas!), et un passage du chanteur de Mexico dans le métro ("Je suis le plaisIIIIIIIr de ParIIIIIs!"), donc on peut le dire: Charpentier annonce Luis Mariano. Seule la scène finale est réussie (on apprend au passage après 3 heures de spectacle que le père s'appelle Pierre, information capitale, mais n'y voyez aucune métaphore, tout ici est premier degré, on est chez les ouvriers je vous rappelle, un peu de réalisme!) lorsque le père devient fou furieux tandis que Louise est en plein délire libertaire, mais on aurait mieux fait de couper le "O Parrrrris!!!" du père qui clot l'oeuvre.
Autre problème, il s'y croit le Gustave et coté style on s'amuse! Je ne fais d'habitude pas la fine bouche sur le style des livrets, étant habitués à leur médiocrité, mais là on touche le fond: tout n'est que stéréotype. Vous me direz, chez Handel aussi! Certes mais avec des variations, des images renouvellées. Ici on tricote des grands mots à longueur de phrase et l'on vante le bonheur de la vie merveilleuse et jolie du poète et l'amour sur les toits de Paris, ville infinie de la liberté et de mes désirs, c'est le paradis, non c'est la vie, ah respire, tu es heureuse et ton ame vit mon amour sous le ciel éclatant de Paris. Parfois on nous donne des élisions argotiques et on nous parle sans rire de la "petite montmartroise au coeur dormant". Mais le mieux c'est lorsque le Pape des fous s'exprime, je cite:
O jolie! Cette danseuse est une fleur de vie faite d'un peu de chacun de nous tous. Et cette fleur vivante, c'est notre âme. Sous la forme d'une fleur qui serait une femme, Fleur-femme, dont la grâce, le parfum se traduisent en cadences afin que tes sens aussi bien que ton âme puissent apprécier l'hommage suprême!
On est bien d'accord, ça ne veut rien dire! Je sais pas vous, mais moi ça m'évoque irresistiblement le "Maladroit" dans les Exercices de style de Queneau. D'ailleurs ça se dit "O jolie"?! La seule audace du livret est dans la bouche de Louise: "Julien! Prends moi!", mais je ne sais pas si cette expression avait déjà le sens actuel en 1900... Par dessus le marché, quand on se renseigne sur l'oeuvre on ne cesse de nous vanter le "réalisme symboliste" de Charpentier qui souligne la poésie des petites gens: je trouve ça très méprisant pour ces derniers de faire passer de la nullité littéraire pour leur mode d'expression lyrique, donc profond, comme si il ne pouvait ressentir que par stéréotype et convention, tu parles d'une liberté! Et puis cela n'a rien de novateur de mettre des petites gens sur la scène d'un opéra, à l'Opéra Comique peut-être, mais cela existe depuis un moment en 1900, cela s'appelle le vérisme! Bref si l'on veut comprendre la poésie des petites gens, on se tournera plutôt vers un film de Pasolini que vers ce drame confit dans la stupidité d'une idéologie faussement socialiste.

Mais la musique vient sauver tout ça, non? Ben non! C'est ronflant, cela oscille entre le lourdingue et l'inepte, c'est farci d'interludes symphoniques tous plus fades les uns que les autres (maintenant je sais où Messager a trouvé l'inspiration pour Véronique), quand ce n'est pas aseptisé c'est grossier (les cuivres, la guitarre pendant l'air de Julien devant l'Atelier...). Affligeant. Les deux seuls moments interessants sont le grand air de Louise "Depuis le jour" à l'orchestration finnement variée concentrant divers leitmotiv et le final.

Dans le genre opéra naturaliste, on m'avait parlé de titre accrocheurs comme L'Attaque du moulin ou La Lepreuse, franchement il doit y avoir là dedans plus de consistance que dans Louise et la seule façon de rendre ça suportable, c'est un bon délire outrancier de Regitheater.

Alors avec ça, allez critiquer la production! La mise-en-scène d'André Engel est sans surprise, comme d'habitude, tout repose sur les nombreux, changeants et imposants décors aux murs aussi javelisés que la musique et crédibles que le livret; des éclairages efficaces mais parfois etrangement faiblards (le ciel pour la scène sur les toits!); une direction d'acteurs classique et peu signifiante; la transposition dans les années 40 n'apporte rien, si ce n'est des costumes plus cheap. Quelques idées: le cadre de scène tantôt restreint tantôt large pour signifier l'opposition entre emprisonnement familial et liberté amoureuse; les passants à la sortie du métro qui marchent un court instant en accéléré comme dans un film muet...

Tant de bon chanteurs dans tant d'indigence, cela attriste: Mireille Delunsch dans un rôle transparent et faussement torturé, quel gachis; Alain Vernhes, superbe basse française qui devrait plutôt chanter les diables dans Les Contes d'Hoffman, quel est l'interêt d'un français si limpide et de phrasés si délicats pour chanter de telles sornettes emphasées; Gregory Kunde qui fait encore merveille dans Rossini, en fait trop et déborde de partout tant vocalement que théâtralement, donner de la consistance à ce rôle de poète bohème à la petite semaine n'est pas chose aisée. Jane Henschel braille, mais dans ce rôle caricatural de vielle conne qui se transforme incompréhensiblement en mère aimante, on ne peut pas lui en demander plus. Tous les seconds rôles font de leur mieux et sont bien chantés, mais je me suis tellement emmerdé que je serais incapable de vous détailler leurs mérites respectifs. L'Orchestre et le Choeur de l'Opéra de Paris dirigés par Patrick Davin ne font pas beaucoup d'efforts et sauvent ce qui peut l'être.
Bref, Louise, plus jamais!

Copyright Photos: Eric Mahoudeau / Opéra National de Paris