Joyce Didonato est une sacré bonne femme, c'est peu de le dire et à l'annonce de ce disque et de la tournée avec Christophe Rousset, j'espérai bien une réussite au moins égale au récital de Sandrine Piau avec le même chef quelques années plus tôt. Tout semblait réuni: une chanteuse aux moyens conséquents et une sélection intelligente d'airs rares mélés à quelques tubes. Restait à savoir si Christophe Rousset et ses Talens lyriques retrouveraient l'entrain et la puissance des grands jours, où s'ils donneraient dans le petit son étriqué que peuvent faire les tempêtes dans des verres d'eau (parfois). A l'écoute du teaser suivant, on pouvait légitimement craindre que ce serait le tournicoti-tournicoton et je crains toujours de jeter une oreille au disque. Tandis que ce soir, on a eu droit à une orchestre parfaitement équilibré (21 instrumentistes c'est peu, mais ça ne fait pas paraitre maigrichonne la basse continue) et bien sonnant; certes on aurait pu souhaiter une étoffe plus foisonnante, mais ne nous plaignons pas, les directions rondement menées (et j'insiste sur le "rondement") de Rousset sont de plus en plus rares. Et ce soir, on a clairement bénéficier de l'expérience de la tournée.
Et alors notre chanteuse, Joyce Didonato mezzo-soprano nous dit-on. On pourrait un peu vite la classer dans cette catégorie à la mode des mezzo coloratures, idéales pour les rôles de castrat. Eh bien non. Contrairement à Hallenberg, Kozena ou Bonitatibus pour ne citer qu'elles, ce n'est pas une mezzo à aigus, mais une soprano à graves. C'était déjà sensible dans son Romeo à Bastille, mais ce soir c'était évident. Du coup, cette voix transpire la féminité, ce qui en fait une interprête royale pour les magiciennes comme Medea, Alcina ou Melissa, et non pour les rôles de castrats comme Ariodante ou Serse.
Didonato a plusieurs grandes qualités, c'est d'abord sa projection puissante qui lui permet de briller dans Rossini également et d'être ici toujours audible même dans le grave truqué; c'est ensuite ses qualités de belcantistes qui en faisaient un Idamante extraordinaire à Garnier (repris cette saison), rarement les cadences auront été aussi soignées et les variations aussi assurées, trilles et messa di voce à tous les étages; et enfin un investissement débordant.
Mais elle a aussi des défauts: un souffle qui s'épuise vite à ce régime de projection et qui la force à respirer trop souvent (mais c'est plus que pardonnable) et un grave truqué. Le trucage ne me gêne pas tant qu'il n'est pas surexposé, or dans les rôles de castrat, comme elle a l'honnêteté de ne pas escamoter les graves, le contraste avec l'aisance du registre aigu est criant. Quand elle chante la folie de Déjanire, ce grave grinçant et aigre est saisissant; quand elle chante une magicienne, la facilité avec laquelle elle passe d'un aigu pur et rond à un grave caverneux et apre est fantastique pour traduire la personnalité de la magicienne qui se voudrait pleinement femme mais dont la puissance, alors apanage de l'homme, lui interdit de vivre l'amour comme ses rivales, les sopranos gourdasses :o)
Une fois que j'ai dit ça, je peux donc mettre de coté les airs de Serse et d'Ariodante: c'est bien trop féminin, le "Scherza infida" a beau être le plus parfait techniquement que je connaisse, cela me laisse froid (faut dire aussi que l'orchestre était alors en pilote automatique), tout comme le "Ombra mai fu", que je n'en peux plus d'entendre; ou alors trop difficile pour elle, le "Dopo notte" est très tendu dans les vocalises auxquelles elle n'arrive pas à donner un intérêt psychologique trop attachée qu'elle est à les exécuter à toute vitesse sans beauté plastique, le "Crude furie" est sauvé par l'investissement mais les vocalises sur "aspergeeeete" et "veleeeeeeno" sont vraiment désagréables à entendre. L'air de Tirinto, "Sorge nell'alma mia" lui est plus favorable en l'absence de nombreux points de comparaisons et de par une écriture plus nerveuse qui l'autorise à de superbes surgissements dans l'aigu.
Le cas de Déjanire est à part. C'est un peu trop grave pour elle, mais l'anglais est d'un tranchant saisissant et ce grave grinçant fait mouche dans "Where shall I fly" pour les raisons évoquées plus haut, son emportement supérieur du à la mise-en-scène à Garnier la trouvait peut-être moins mécanique dans le syllabisme; quand à "Cease ruler of the day", la lenteur de l'air lui permet de déployer sa grande voix avec une amplitude duveteuse prodigieuse. Sans doute le plus beau moment de la soirée avec les deux premiers airs de Medea.
Venons-y donc à la magicienne, Medea. Je ne vais pas repêter ce que j'ai dit plus haut sur le passage de la femme à la furie, je dirais juste que cette alternance n'est pas simplement réussie vocalement mais aussi dans le sort fait aux mots: par exemple cette dernière syllabe de "Quel ben ch'adoro" qui sonne déjà comme la haine de "O la rival cadra". Bref c'est du très bon niveau.
Maintenant chipotons tout de même, non plus sur le grave ou le souffle mais sur l'abondance d'aigus. Si elle ne sacrifie jamais l'intention au volume, et si ces intentions sont vécues et non juste éxécutées, l'aigu est tellement puissant et facile qu'au final on ne retient que ça. Il masque trop le reste qui est loin d'être à oublier. En plus d'une féminité qui peut alors sonner indecrotable, on est tellement abreuvé d'aigus qu'on en serait presque sevré (et pour que je dise ça!). Certes l'enchainement d'airs de fureur concourre à cette impression, mais plus de mesure au sein des airs ne ferait pas de mal et permettrait de donner plus de force à certains passages qui le méritent vraiment. J'ai entendu ce soir une Médée puissante et passionnée mais dont l'aigu n'exprime nulle trace de souffrance (contrairement à ce que font des Kalna, Gauvin ou Rostof-Zamir dans les rôles de magiciennes). A trop vouloir jouer la furore, l'interprête en oublie qu'à l'origine de celle-ci on trouve une profonde tristesse qu'il convient d'exprimer dans tout l'air et non uniquement dans la partie B de l'aria ou dans des graves torturés. Paradoxalement la fureur handelienne s'apprécie moins en XXL, c'est too much. J'attends par contre avec impatience sa Donna del Lago à Garnier la saison prochaine.