(NB: pour plus de clareté, quand j'évoque une vidéo vous en trouverez une image extraite dans le compte rendu, la correspondance est possible grace aux chiffres entre parenthèses).
Le premier mérite de la vidéo de Bill Viola est d'illustrer des poncifs de l'idylle amoureuse de façon superbe, sans aucune niaiserie. Cela tient évidemment à l'ahurissant travail de photographie et c'est là que l'on comprend que cette production ne marcherait pas avec n'importe quelle vidéo, la qualité du travail de la lumière la rend indisociable du travail de Sellars et surtout, j'ose le mot, idéal pour illustrer la symbolique de l'oeuvre.
Sa seconde qualité est sa lenteur: rien de précipité, les images prennent leur temps et sont souvent ralenties par rapport à la réalité, de la même façon que la musique prend le temps de représenter une situation dramatique assez réduite, la vidéo calque ce ryhtme et les changements de climats musicaux ont toujours pour écho un changement visuel; ensuite l'utilisation répétée d'un très lent travelling-avant (6) poussé à l'excès (du point lumineux jusqu'à la figure) rend très sensible cette éclosion musicale qui caractérise l'oeuvre.
8 L'abondance de cette vidéo est donc purement qualitative et permet une admiration conjointe avec celle de la musique; pour l'attention au texte de Wagner et à la direction d'acteurs, surtout s'il s'agit d'une découverte, il faudra sans doute y retourner sous peine d'over-dose esthétique :o)
Enfin cette vidéo est intimement liée à l'univers symbolique de l'oeuvre: l'acte I est presque un prélude, après des plans sur la mer agitée du littoral irlandais, suit une longue illustration du thème de la purification par l'eau (humilité des figures de l'homme et de la femme mises à nu puis lavées à grands flots par leur serviteur - la symétrie avec les personnages du drame est ici évidente - puis apnée) (7), l'eau qui est celle du philtre d'amour, mais aussi celle sur laquelle ils naviguent. A travers toutes les autres vidéos, l'amour sera symbolisé par l'univers aquatique: le duo d'amour au II en le plus parfait exemple, avant de se retrouver nus dans une mer aussi bleue que pure (6), les amants ont cheminé dans une foret en noir et blanc abrités de la lumière blanche du soleil par les frondaisons ou des rochers, avant d'aller se noyer sur le rivage. Et l'on retrouve ici la lumière! Tout l'air du roi Marke a d'ailleurs pour illustration visuelle un lever de soleil éclatant en couleur sur la campagne (8), traduisant l'opposition avec l'univers sombre et aqueux des amoureux, car l'amour de Marke n'a rien de passionnel, il est purement politique et il y renonce d'ailleurs aisément au III une fois que Brangäne lui a révélé le rôle du philtre et donc la loyauté de Tristan.
On peut encore pousser l'analyse plus loin (et oui!): car pendant l'air d'Isolde au II, la vidéo nous montre une jeune femme allumant des bougies alignées religieusement (1 et 4). "Ah mais je croyais qu'Isolde c'était la passion, l'eau et l'obscurité" penserez-vous. Ben non. Isolde c'est justement celle qui va apporter la lumière dans cette passion amoureuse, d'où le voyage vers la lumière que me semble être cette mise-en-scène. Et je le prouve. Pendant les souffrances de Tristan au III, on voyage dans une eau trouble et orange annonçant l'arrivée de la clareté (12), ses hallucinations sont rendues par des brouillards vidéos gris (vous savez, ce que vous avez sur votre écran de télé pendant l'orage si vous possédez une antenne herztienne), l'arrivée d'Isolde c'est la clarification de ce brouillard, en mirage d'abord (9) puis nettement (10): derrière elle un mur de flammes (Tristan traversait de façon indifférente un foyer ardent au II (5)), elle s'avance puis plonge dans ce qui se révèle donc être de l'eau et que l'on prenait pour un sol ferme (11). Les bougies se sont transformées en mur de flammes avec la séparation physique et Isolde plonge chercher son amant au fond de l'eau où il est descendu précedemment (3). Même s'il meurt à son arrivée elle le ressuscite par le célebrissime Liebestod: c'est la vidéo que de mauvaises langues appellent celle du cachet d'aspirine (13). Le double de Tristan étendu est porté vers la surface par une pluie d'air ascendante, dans une lumière de plus en plus forte, il atteint la surface au climax du morceau, et à la surface quoikigna? une source lumineuse! (2) Mais pas une source ponctuelle comme le soleil, une source diffuse, une présence lumineuse plutôt dont on ne distinguerait pas l'origine, Tristan flotte dans une lumière bleue comme les fonds marins au dessus de l'onde, tous les contraires sont unis, la musique s'apaise, les derniers accords résonnent, l'enchantement s'achève.
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