Clément a repris son clavier en main! Merci à lui.
L’actualité de la rentrée met en regard plusieurs récitals comprenant des airs de Porpora. Loin de
se lamenter sur la présence de doublons, on se félicite de pouvoir comparer deux interprétations, luxe rare dans ce répertoire ! Ainsi, les sopranos Simone Kermes, Karina Kauvin et la mezzo
Cecilia Bartoli ont chacune livré un nouvel enregistrement : nous nous pencherons sur les deux derniers.
L’album Sacrificium développe un généreux « concept », à la manière
d’Opera proibita : il s’agit d’explorer l’univers des castrats au XVIIIe siècle, avec un commentaire historique, social et musical abordant l’essentiel du sujet, une
présentation musicale des airs et quelques pages à visée encyclopédique dont les entrées comprennent quelques chanteurs, compositeurs ou thèmes du domaine. Pour la notice d’un disque, et sans
approcher l’intérêt du livret écrit par R. Jacobs et R. Stroehm dans le Farinelli Arias de Genaux chez Harmonia Mundi, les informations sont à la fois riches et précises, le ton simple
et sans sensationnalisme. Certes, il ne s’agit pas d’un ouvrage spécialisé mais d’une entreprise de vulgarisation fort bien réalisée ; tout juste peut-on regretter que les extraits d’opéras
ne soient pas replacés dans leur situation dramatique.
Le programme est assez bien composé et la musique séduisante de bout en bout. Toutefois, le
système bien rodé d’une alternance adagio / allegro à peine saupoudrée d’airs de demi caractère touche ici à ses limites : il me semble que la cantatrice et son conseiller
musical (Sergio Ciomei) se sont laissés griser par la surenchère démonstrative. Il est vrai que l’objectif de proposer, d’une part, une majorité d’inédits, d’autre part, les airs les plus
difficiles dans chaque genre et les plus poignants, a dû imposer une très sévère sélection dans l’océan de partitions encore inédites et dignes d’être interprétées. On a évidemment fini par ne
sélectionner que des paroxysmes vocaux et dramatiques, et les climax qui se succèdent implacablement finissent par s’annuler mutuellement. En regard des autres pages, certains airs qui
constitueraient les sommets d’un opéra paraissent ici d’un moindre intérêt, surtout lorsque l’expressivité du torrent de vocalises fait sensiblement défaut. Qu’on ne se trompe pas
néanmoins : individuellement ce sont des arias remarquables.
Farinelli et Metastasio
On n’a guère envie de chipoter sur le chant de Cecilia Bartoli tant son enthousiasme est
communicatif, d’autant qu’Il Giardino Armonico n’est pas en reste avec une précision appréciable et une énergie bien dosée. Les réserves ne sont pas nouvelles : le timbre est plus
ou moins aminci selon les airs, mais demeure beau (on touche là au subjectif) sauf dans un bas medium sourd et des aigus toujours plus petits qui ont de surcroît perdu un peu de la qualité
laiteuse des débuts sopranisants (Sifare de Mitridate). La vocalisation est constamment di forza (ce qui n’est pas toujours un mal) et le trille très marqué mais souvent peu
élégant, au service d’une expression souvent juste que l’on pourra néanmoins trouver trop appuyée selon les extraits.
Quoi qu’il en soit, le disque débute par une réussite, avec l’impétueux Come nave in mezzo all’ondede Porpora. L’orchestre tonitrue et Bartoli vocalise avec une malicieuse assurance
collant parfaitement avec le texte, sorte de déclaration d’amour rassurante en grand attelage d’air de tempête. Porpora est particulièrement bien servi par le disque avec cinq arias pour
Farinelli ou Caffarelli. Le lamentoParto ti lascio o cara de Germanico in Germania est plutôt pudique d’expression jusqu’à ce que
la voix se colore en formules entêtantes explorant l’aigu ou le grave, avec une grâce rappelant Alto giove. Usignolo sventurato et ses
superbes bois offrent une parenthèse de demi caractère bienvenue dans le disque, mais les gazouillis de rossignol pour exprimer la mélancolie m’ont toujours semblé peu convaincants, au-delà du
pur plaisir vocal : qu’on songe à Quell’ usignolo de Giacomelli, même si Porpora a des exigences moins démesurées.
La haute bravoure de In braccio a mille furie et de
Nobil onda n’apparaît pas comme ce qu’il y a de plus convaincant au disque. L’orchestre est magnifique et expressif dans les deux pages, mais le
tempo du premier empêche un peu de la chanteuse de déclamer avec force les premières phrases syllabiques, pour ensuite s’enflammer en longs traits sur les divers foyers que l’orchestre semble
allumer. La ritournelle du second est grandiose, mais Bartoli, voulant jouer la carte de la légèreté certes suggérée par le texte, amincit sa voix au point qu’on a parfois l’impression d’entendre
un pois sauteur dans un catalogue de coloratures. Une Nobil onda bien primesautière, surtout pour une noble prisonnière… La faute en revient certainement à Porpora, et nous reviendrons
sur l’air dans le disque de Gauvin.
Felice Salembini
Autre élève de Porpora, Salimbeni est représenté par deux pages de Graun, Misero pargolettoetDeh, tu bel Dio d'amore... Ov'è il mio bene?
créées à Berlin. On découvre une fois de plus l’œuvre d’un excellent compositeur, certes pas des plus novateurs mais retrouvant ici sa meilleure inspiration dans les airs lents et dénués
d’exhibitionnisme vocal à l’instar du lamento de son Orfeo (pour Carestini) ou de Dal inflessebil sorte de Montezuma (pour Amadori). Salimbeni a également
chanté à Vienne à partir de 1731, mais c’est pour Farinelli, en visite à Vienne en 1732, que Caldara a écrit deux oratorios sur des textes du caro
gemello du castrat, Metastasio. Ces pages, Profezie, di me diceste et Quel buon pastor son io
figurent parmi les plus belles du disque et offrent une belle respiration stylistique et vocale : Caldara compose dans un style ancien loin des extravagances des Napolitains, avec une
irisation harmonique digne des maîtres du contrepoint. Il est intéressant de constater comment ce compositeur économe a servi la voix stupéfiante de Farinelli : le résultat est splendide et
dispense une réelle émotion, d’autant que Bartoli chante avec une relative simplicité. Après le bouleversant Vanne pentita d’Opera proibita, la cantatrice retrouve ce
compositeur avec bonheur dans deux nouveaux airs exprimant le renoncement, doublé d’une dimension christique pour le second, qui clôt le premier disque – faut-il aussi voir dans Abel
chantant son sacrifice pour son troupeau (à ne pas lire au premier degré !) la figure de Bartoli toute entière à son sacerdoce musical ? Caldara excelle en tout cas à peindre avec une
évidence poignante et une grande pudeur les climats mélancoliques d’un renoncement empreint de tendresse mystique.
Francesco Araja
L’air de bravoure d’Araja ainsi que Son qual navedeBroschi marquent des sommets de difficulté à placer aux côtés de Qual guerriero in campo
armato de Broschi. Le second est cependant plus décoratif et Bartoli le chante avec tout le brio d’un air de concert : en ce sens, c’est pleinement réussi avec des variations à couper
le souffle qui diffèrent de ce qu’elle a déjà chanté dans cet air. Cadrò ma qual si mira est cependant autrement expressif, ce qui n’est pas le cas
du seul air de Vinci du disque : souffrant d’un emploi excessif de la machine à tonnerre qui morcelle encore les motifs, l’air fulminant
Chi temea Giove regnante juxtapose à l’infini de longues formules qui me semblent un peu vaines, bien que très belles : on est loin du
magnifique Vo solcando un mar crudele (hors version Kermes hélas) pour Carestini ou encore des airs pour Scalzi dans Partenope, et l’on sent le jeune Farinelli soucieux d’étaler
sa technique. Les airs de Caldara semblent au contraire mettre en pratique le célèbre commentaire de Charles VI au castrat : « [votre virtuosité ne fait] que surprendre ; il est
temps pour vous de songer à plaire ; vous êtes trop prodigue des dons de la nature : si vous voulez toucher les cœurs, il vous faudra prendre un chemin plus direct et plus
simple. » On le comprend ici.
Enfin, excellente idée de mettre en perspective deux pages aussi connues que Ombra mai fu de Handel, que l’on écoute d’une autre oreille et qui est ici splendidement interprété avec une langueur
toute personnelle et un sens du legato rare, ainsi que Sposa, non mi conosci de Giacomelli, plus connu
dans la version légèrement abrégée par Vivaldi sur le texte Sposa, son disprezzata dans Bajazet. Ce dernier air joue avant tout sur les différences de coloration et la longueur
du souffle s’impose comme une superbe réussite, malgré quelques débordements expressifs de Bartoli ici ou là.
Ce n’est certes pas ce qui guette Karina Gauvin, dans un programme exclusivement consacré à
Porpora et accompagnée par Alan Curtis et son ensemble. Avouons d’emblée que le disque est partiellement décevant et agace à plus d’un titre à la
première écoute. Tout d’abord, le choix des airs : le minutage est très généreux, mais passé les deux premiers airs de caractère impétueux (sur le papier), les seuls affects explorés sont la
douleur et la mélancolie. Heureusement, quelques magnifiques récitatifs accompagnés viennent réveiller l’ensemble par une belle variété d’expression et ont la qualité de dresser le décor de l’air
– le disque de Bartoli ne propose qu’un unique accompagnato. Quelques airs de demi caractère ou de virtuosité auraient apporté une variété aidant à soutenir l’attention, tandis que
les airs se mêlent ici en un luxueux continuum d’élégantes volutes lyriques.
L’impression est encore aggravée par la médiocrité de l’accompagnement, incapable de restituer pleinement la diversité, les contours, la nervosité et la tension des extraits : on a pourtant de
vigoureux airs de bravoure, une sicilienne pathétique, de tortueuses pages orchestrales fidèles à l’ondoiement élégant propre au compositeur… Tout semble identique, dilué dans un même tempo
mollasson et surtout dénué de la moindre intention, d’imagination ou d’un minimum de nerf. Les airs bénéficient de la chair pulpeuse que leur offre la soprano, très en voix, mais sont privés du
squelette rythmique et dramatique que le chef aurait dû imprimer à l’ensemble. Les fusées à la française qui ouvrent l’ouverture d’Arianna expose le manque totale de souffle et
d’inspiration de Curtis dans un disque qui s’impose comme l’un des moins convaincants de ceux qu’il a enregistrés récemment.
Il faut donc écouter les airs séparément pour enfin découvrir les joyaux que constituent certains
d’entre eux. Miseri sventurati affetti miei est la plus belle page d’Arianna, déjà connue au
disque par Tiziana Fabbricini : la direction de Curtis est ici plus rapide que dans l’enregistrement Bongiovanni mais ce tempo allant offre peu de poésie avec un hautbois désespérant de
prosaïsme. Quelle merveille pourtant que cet air ! Sommet d’un rôle écrit pour la Cuzzoni, il est d’une expressivité poignante et d’une grande noblesse jusque dans ses formules roucoulantes
et plaintives – les ornements de Gauvin à 5’20 !
Autre splendeur écrite pour la Cuzzoni : la scène et air tirée de Polifemo, Aci amato mio bene...
Smanie. À un accompagnato saisissant qui débute sur d’étonnantes colorations fantomatiques succède une sicilienne rappelant les meilleures réussites du genre par Haendel
pour la même cantatrice, ce qui n’est sans doute pas un hasard. Le style de Porpora laisse la voix s’épancher en délicates arabesques tentant de s’arracher à l’accompagnement lancinant. L’air
tiré d’Angelica, Mentre rendo a te la vita ne figure apparemment pas dans l’arrangement d’Otero
pour ce qu’il a renommé Orlando ; il est d’une grande simplicité mais ne s’impose pas vraiment. Le rôle avait été créé par la Bulgarelli, également inspiratrice de la Didone
abbandonata de Metastasio dont la scène finale a visiblement inspiré le librettiste d’Arianna. Mais le poème et la musique ne sont pas les mieux venus du disque, même si l’ensemble
reste original et intéressant.
La Cuzzoni
Plus prenante est la scène de Fulvia dans Ezio,Misera dove son?... Ah non son io che parlo, écrite pour Lucia Facchinelli : Porpora s’y montre là encore assez économe, dessinant une
atmosphère de douleur lancinante plus qu’un grand délire comme Gluck, avec des élans moindres que chez Haendel : seuls quelques trilles viennent parer le fameux « e delirar mi
fa » d’une frayeur supplémentaire. Une remarquable page en somme, dont le climat correspond bien à la soprano canadienne.
Nobil onda d'Adelaïdeest plus problématique. Si l’air dure ici 7’22 contre 4’52 avec Il Giardino armonico, ce n’est pas vraiment par le tempo mais
plutôt par le caractère et l’énergie que pêche la version Curtis. Une écoute répétée et la comparaison avec la version Bartoli font néanmoins ressortir les qualités de Gauvin, qui, faute d’offrir
une véritable ivresse virtuose, campe un personnage d’une grande noblesse. L’altière Adelaide se dresse avec fierté dans ses chaînes (le propos est similaire à celui de Lotario de
Haendel) de la même façon dans le second air Non sempre invidicata, qui tombe cependant un peu à plat pour les mêmes raisons – et dans un
« arrangement » dont le livret ne donne pas le détail. Ces airs virtuoses ne sont donc que partiellement convaincants et c’est bien dans les airs lents et les récitatifs dramatiques que
Karina est à son meilleur, surtout aussi mal soutenue : elle a besoin d’être autrement motivée pour prendre des risques dans la colorature, comme dans Tito Manlio. Le trille souvent
superbe – dans une musique qui en est particulièrement prodigue – et dotée d’un timbre rond et coloré sans renoncer aux contours du texte, elle se pose en interprète privilégiée des airs de la
Cuzzoni (quelle présence, quel écrin pour sa voix dans Il tuo dolce mormoriod'Arianna
!).
Porpora
Un aspect de la musique galante me semble ici bien compris par Bartoli comme Gauvin, à l’instar de
Genaux auparavant : l’émotion est ici sublimée, au sens physique du terme – la sublimation étant le passage direct de l’état solide à l’état gazeux. La dureté et la concrétude des
contingences et douleurs humaines sont sublimées au fil de l’air dans un chant sans cesse plus abstrait et éthéré ; la peine le plus profonde se « creuse » vers le haut, et la
musique de Porpora s’extravertit vers le ciel. Quelles couleurs et quelles émotions dévoile alors le chant de Bartoli et surtout Karina Gauvin, dissipé dans des sphères purement
instrumentales !
Pour conclure, si le disque de Bartoli est plus immédiatement séduisant, la plupart des airs
gravés par Gauvin sont tout aussi délectables et deviennent même addictifs ; seulement, comme disent les Anglo-saxons, il s’agit d’un « acquired taste » qui réclame de
l’attention.
Il me semble préférable de déguster ces deux disques en extraits pour mieux apprécier les qualités
propres à chaque page, et pour éviter l’indigestion. Belle rentrée pour les amateurs de musique baroque !
Sophie Karthauser : Susanna David DQ Lee : Joacim William Burden : premier vieillard Alan Ewing : second vieillard Emmanuelle de Negri : Suivante& Daniel Maarten Koningsberger : Chelsias Ludovic Provost : Juge
Les Arts Florissants
William Christie
Salle Pleyel
20 octobre 2009
Gentileschi
Bon avant de commencer je vous préviens tout de suite que je vais me la jouer proust-proust et beaucoup user
de la métaphore, z'étes prévenus! C'était donc le concert célèbrant les 30 ans des Arts flo, avec discours inaugural de Laurent Bayle devant Monsieur le Ministre de la Culture dont les
réçents déboires médiatiques entraient étonnamment en résonnance avec cette sombre histoire biblique libidinale, huhu.
L'oeuvre en elle-même est intéressante mais semble inaboutie: le livret est pas mal construit mais
comme souvent pour les oratorios de Handel, manichéen, Susanne est la gentille, les deux vieux les méchants, on serait bien tenté de dire que Joacim est gentil aussi, mais en fait il est
plutôt brave, il est content de sa vie, il part, sa femme manque de se faire violer et à son retour, il ne trouve rien d'autre à dire que "ben zut alors!", aucune reflexion sur la vanité du
bonheur, aucune vélléité de la sauver coute que coute, bref on se demande ce qu'il fout là. Coté musique c'est assez irrégulier, les airs de félicité et de confiance en Dieu m'ont semblé
moins profonds que ceux de Theodora, les choeurs témoignent toujours de la puissance démiurgique de Handel par leur intégration au tissu orchestral, mais ce monde là, Handel l'a
composé ailleurs et mieux; et les choeurs sont finalement moins présents ici que dans d'autres oratorios. La vraie réussite de cette partition réside dans le traitement des deux vieillards, à
la limite entre le bouffe et le tragique, et c'est justement en évitant l'ecueil du manichéisme qu'Handel réussit à leur donner tant de vie (ce que l'éxécution de ce soir ternit un peu à mon
sens); mais on compte aussi quelques passages superbes hors des parties "senior", l'air de Daniel sur la chasteté, le dernier air de Susanna et le trio Susanna-Papi1-Papi2 sont ceux qui m'ont
le plus frappé. D'une façon générale l'orchestration est très soignée, avec des thèmes de cordes entêtant qui sont déclinés dans les airs avec une science qui fait de Handel l'égal de Bach -
sur le terrain de la variation, sur les autres, Jean-Sebastien peut aller se rhabiller :o) Enfin l'atmosphère champêtre est sans doute ce qui différencie le mieux cet oratorio des autres: air
du ruisseau, air du chêne, ode à la nature, vanité de la beauté des fleurs et finalement Susanne disculpée car ses deux accusateurs se contredisent sur l'arbre qui aurait abrité ses ébats
adultères. Bref un oratorio de la nature qui voit en toute cohérence se dérouler les pires méfaits de la nature, ceux de la nature humaine quand Dieu règne sur l'autre.
Pour leurs 30 ans, les Arts Flo nous ont offert une performance d'un professionalisme remarquable:
l'enregistrement du disque se faisant sur le vif ce soir-là, on a senti tout le travail accompli en répétition (ce qui n'a pas vraiment été le cas dimanche pour Niquet et Andromaque,
article à venir). Et le résultat est là: c'est d'une perfection plastique exceptionnelle, je n'ai jamais entendu leurs archets si précis et à l'unisson, tout l'orchestre est d'une cohérence
sans faille, parfaitement maitrisé par William Christie qui ne laisse rien passer ni chez les musiciens ni chez les chanteurs (en guise de bis nous auront d'ailleurs droit au duo et
choeur final repris pour l'enregistrement car dans le premier Karthauser avait fait une variation un peu décalée, et dans le second certaines sopranos avaient attaqué trop tôt). Et c'est bien
là le problème, c'est parfait mais c'est glacial, dommage pour un oratorio de la nature; un peu comme ces statues grecques antiques ou ces façades de cathédrales que l'on a longtemps cru
d'une blancheur immaculée originelle et que les recherches scientifiques ont en réalité révélées colorées voire bariolées, Christie s'acharne à vouloir rendre plus classique que classique cet
oratorios handelien, lui refusant toute aspérité, toute saillance, toute vie quoi. Si l'on aime ce genre d'éxécution du baroque qui fut celle de pionniers anglais de la rédécouverte de ce
repertoire dans les années 80, on est aux anges car je ne pense pas que l'on puisse aller plus loin dans la méticulosité de l'éxécution, mais pour moi il manque quelque chose, une certaine
authenticité. Le traitement est tout de même un peu différent pour les choeurs, certes l'unisson parfaite des tessitures est toujours recherchée (et atteinte, ces sopranos chantent
vraiment comme une seule femme et avec une clareté impressionnante!), mais le théatre y est plus présent dans la vivacité des attaques ou dans la mise-en-espace (à l'avant scène pour la fin
du I et du III, ils entrent pour interrompre la tentative de viol, et sont sur la périphérie de la scène pour la sentence - rappelant un peu ce qu'ils avaient fait dans L'Allegro à Garnier).
Rembrandt
J'ai été très déçu par les deux protagonistes, surtout en connaissance de la distribution d'origine. Tout
d'abord Sophie Karthauser en Susanne: je n'ai jamais osé vraiment mepriser cette voix, quelque chose m'y a toujours intéressé sans jamais m'emporter. Bien aimée chez Haydn (Ritorno
di Tobia), bien aimée chez Lully (Thésée), bien aimée chez Handel (Faramondo), sans doute m'attendais-je à ce qu'elle se révèle et décolle enfin, mais sa longue partie
ce soir m'a beaucoup refroidi. Je n'ai entendu ce soir qu'une voix anorexique, sans chair, et donc incapable d'une souffrance autre que superficielle et d'une joie autre que de convenance; on
a par ailleurs bien du mal à croire qu'une telle voix soit l'expression d'un corps aux voluptués suffisantes pour exciter à ce point les ardeurs de nos deux ainés. Et pourtant l'artiste est
là: une telle lisibilité, économie et pertinence stylistique des intentions ne se rencontrent pas chez toutes les sopranos, mais le medium est tellement gris que cette voix ne s'éveille aux
intentions de l'artiste que pour les aigus. Bref j'ai ce soir constamment entendu ses limites, aussi bien dans la déploration que dans la joie ou la colère. J'étais placé très près de la
scène, je serai curieux d'entendre l'avis de personnes placées en fond de salle pour savoir si ces intentions y étaient aussi bien véhiculées par cette maigre voix. Et quitte à choisir un
soprano lisse, j'aurai préféré que l'on reste avec Kate Royal initialement prévu, dont la stature est autrement plus consistante. Cela dit mon jugement ne se veut pas péremptoire, et je veux
bien croire que le rôle n'était pas idéal pour sa voix.
Seconde deception, David DQ Lee. Commençons par dire qu'apprendre le rôle en 3 jours pour un résultat
qui respire autant le naturel, chapeau. Mais les éloges s'arrêtent là. Je pourrai venter le naturel de l'émission qui ne semble pas du tout contrainte, si bien que l'on croirait entendre un
soprano, et oui c'est vraiment remarquable qu'une voix d'homme s'approche à ce point des aigus d'une voix de femme, mais enfin les contre-ténors n'ont-ils rien d'autre à offrir qu'une
remarquable imitation? S'ils font moins bien qu'un soprano, quel intérêt. La voix de David DQ Lee n'existe que dans l'aigu, c'est plus lisse que les fesses d'un bébé, ce n'est que de
l'émotion plastifiée pour moi. Cela rappelle la voix de femme comme un bonbon à la fraise rappelle le goût de la vraie fraise à grand renfort de procédés chimiques. Quand on sait en plus
l'inexistance dramatique du rôle, c'est l'ennui assuré! Quel dommage que Cencic ait annulé, non seulement lui avait des graves à offrir, mais aussi une originalité du timbre, une voix rare et
une intériorité qui font totalement défaut à David DQ Lee.
Ricci
Emmanuelle de Negri est très proche de Karthauser pour le tempérament, mais la voix est bien plus
opulente et vive. Les pleurs de la suivante suffisent à eclipser la tristesse de Susanna, ce qui est tout de même dommage. Pour le rôle de Daniel (dans lequel elle remplaçait donc David DQ
Lee), on la sent moins en confiance dans le récitatif, mais l'air de la chasteté est splendide, la pureté d'émission n'ayant ici rien de javelisé, et la juvenilité du personnage est très bien
rendue. NB: sur son myspace, on peut notamment l'y entendre dans un très beau "Tristes apprêts".
Très court juge de Ludovic Provost, si bien qu'il serait stupide de le juger sur une aussi embryonnaise
prestation; notons juste que, comme tout le monde ce soir, la prononciation de l'anglais est splendide. Le Papa de Susanna était bien chanté parMaarten Koningsberger, bon baryton, sans que j'ai grand chose à en dire vu l'immobilisme dans lequel le tient le
livret.
Santerre
Et j'en arrive donc à nos deux pervers pépères, les figures les plus incarnées de cette soirée. William
Burden chante le premier, et le joue avec une conviction roborative, le problème est qu'il limite trop son personnage à mon avis, ce qui est d'autant plus dommage que le ténor semble ne pas manquer de ressources vocales (aussi bien dans l'étendue de
la tessiture que pour l'éxécution des vocalises). Car en fait de vieillard libidineux, on le sent plus prompt à tendre la croupe qu'à assaillir Susanne. Vous me direz, pourquoi pas un
vieillard bi-sexuel un peu folle dont les inclinations seraient totalement déréglées par l'excès de désir insatisfait, et après tout le livret souligne bien ce coté tordu à travers la
perfidie du personnage (voir l'air ironique en face de Susanne). Beh oui mais y a pas que le livret, y a la musique aussi. Et je le répète, Handel est bien moins manichéen que ses
librettistes: faire du vieillard un bouffon lubrique et dangereux n'est qu'une interprétation du livret, la musique tente à certains moment de le rendre émouvant. Or à force de trop tirer son
personnage vers le bouffe glauque (très bon jeu de scène d'ailleurs, notamment le passage où il joue avec le portrait de Susanne),William Burden sabote toute l'empathie qui pourrait naitre
dans le coeur du spectateur pour ce vieillard sénile lors de l'exposition de sa passion dévorante. Pour résumer, un personnage plus diversifié m'aurait davantage convaincu: je veux bien que
ce papi grimaçant et dégueulasse en fasse partie, mais si l'on ne veut pas tomber dans la caricature et perdre toute authenticité, il ne faut pas s'y arrêter.
Et Alan Ewing lui ne s'y arrête pas! Passons sur la voix splendide et caverneuse qui fait plus entendre
l'autorité d'un roi que la décrépitude d'un vieillard et sur l'intelligence du récitativiste qui n'hésite pas à jouer avec la langue anglaise, pour se concentrer sur le personnage aux
facettes plus variées que son congénère, alors même que le livret semble l'enfermer dans un rôle plus sommaire. On avait le pervers faiblard, voilà le violeur, c'est lui qui pousse son
compère à participer au crime. Et pourtant j'ai trouvé plus touchante l'expression de sa passion, on sent dans son chant ce que Handel a pu mettre de lui-même dans ce passage, toute la
contradiction (parfois résolue auprès de certain-e-s...) entre le pouvoir politique et l'impotence à la séduction qui précède l'impotence sexuelle.
Salle comble. Applaudissements nourris. Très belle robe de Negri en servante. Teinture douteuse de Lee et
sourir enjoué de Florence Malgoire (premier violon des Arts Flo), voilà pour les détails. Le disque viendra donc aisément se palcer en haut de la discographie de l'oeuvre. Au fait quelqu'un a
déjà entendu le disque avec Lorraine Hunt nonobstant McGegan?
Final de l'acte III
(version Christie)
Distribution identique à celle de Paris, à l'exception du rôle de Joacim tenu par Max-Emmanuel Cencic
Concert donné à Amsterdam le 24 ocotbre 2009
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